Caméra, intelligence artificielle, jet de bain de bouche ciblé, application connectée : la nouvelle Dyson CameraJet promet de nettoyer les espaces oubliés entre nos dents. Une technologie spectaculaire vendue 479 euros. Est-elle réellement utile ou transforme-t-elle un geste de prévention très simple en gadget de luxe ? Nous avons posé la question à un chirurgien-dentiste.

Présentée le 1er septembre 2026 à Paris, la brosse à dents Dyson CameraJet intègre une caméra macro de 100 000 pixels capable d’analyser 28 images par seconde. Lorsqu’elle repère un espace interdentaire, elle y projette automatiquement un jet conique de bain de bouche. Connectée à l’application MyDyson, elle permet également de visualiser l’intérieur de sa bouche et d’identifier les zones potentiellement oubliées pendant le brossage. Dyson assure qu’aucune image n’est enregistrée sur l’appareil ni stockée dans le cloud.

Fruit de six années de développement, de 16 millions de lignes de code et de plus de 470 000 images dentaires utilisées pour entraîner son algorithme, la CameraJet veut surtout remédier au nettoyage insuffisant des espaces entre les dents. Selon une étude réalisée par Dyson en 2017, neuf personnes sur dix n’utiliseraient pas le fil dentaire aussi régulièrement qu’elles le devraient et le brossage ne durerait en moyenne que 45 secondes, au lieu des deux minutes recommandées.

« Nous voulions résoudre trois problèmes fondamentaux : comment voir ces espaces, comment éliminer la plaque, et comment améliorer la performance de nettoyage pendant le brossage. En combinant une caméra, l’apprentissage automatique, la dynamique des fluides de précision, des technologies de brossage avancées, la connectivité et le Wi-Fi, Dyson CameraJet™ introduit une toute nouvelle façon de garder une bouche plus saine », explique Sir James Dyson, fondateur et ingénieur en chef.

Vendue avec deux têtes de brosse, un dentifrice, un bain de bouche, une station de remplissage et de recharge ainsi qu’un étui de voyage, la CameraJet coûte 479 euros. Le bain de bouche et le dentifrice Dyson sont ensuite commercialisés séparément à partir de 10 euros.

Dyson avance des résultats impressionnants sur la plaque et la santé des gencives. Mais l’essai présenté par la marque n’a duré que quatre semaines et comparait la CameraJet à une brosse manuelle. Il ne permet donc pas encore de savoir si l’ajout d’une caméra réduit réellement le nombre de caries ou de maladies parodontales à long terme par rapport à une bonne brosse électrique correctement utilisée.

Ce prix pose surtout une question : pourquoi sommes-nous prêts à payer très cher pour de la technologie appliquée à notre santé, alors que les bases de la prévention restent extrêmement simples ?

Dyson CameraJet : l’avis sans filtre d’un dentiste

Une caméra intégrée à une brosse à dents peut-elle réellement améliorer le brossage ? Que permet-elle de voir ou de corriger qu’une brosse électrique classique ne permet pas ?

Dans ce cas précis, il ne faut pas imaginer la caméra comme une véritable caméra intra-buccale permettant d’examiner les dents comme le ferait un chirurgien-dentiste.

Elle sert essentiellement à repérer les zones et notamment les espaces interdentaires afin de guider le fonctionnement de l’appareil et le passage du jet.

Cela ajoute donc une fonction intéressante à la brosse, notamment avec l’hydrojet, mais cela ne transforme pas fondamentalement le principe du brossage.

La vraie question que je me pose en tant que dentiste est beaucoup plus simple : avons-nous réellement besoin de voir l’intérieur de notre bouche pour bien nous brosser les dents ?

Dans l’immense majorité des cas, non.

Ce dont nous avons surtout besoin, c’est d’un brossage méthodique, au minimum deux fois par jour, suffisamment long pour nettoyer toutes les surfaces, avec une brosse souple et un dentifrice fluoré.

La caméra peut aider à attirer l’attention sur certaines zones ou rendre l’expérience plus interactive. Mais elle reste une aide. Elle ne remplace ni la qualité du brossage ni sa régularité.

Et il faut rappeler que l’idée du jet dentaire n’est pas nouvelle. Les hydropulseurs existent depuis longtemps et ont déjà fait l’objet d’études. Certaines revues montrent notamment un bénéfice sur le saignement et l’inflammation gingivale, même si leur effet sur la plaque interdentaire est moins constant.

En résumé : la nouveauté est surtout d’avoir intégré et automatisé plusieurs technologies existantes dans un seul objet.

Existe-t-il aujourd’hui des preuves scientifiques montrant que ce type de technologie améliore réellement la santé bucco-dentaire, notamment en matière de plaque, de caries ou de santé des gencives ?

Pour la brosse électrique, oui : nous avons plusieurs décennies de données montrant qu’elle peut améliorer le contrôle de plaque et réduire la gingivite.

Pour le nettoyage interdentaire, nous avons également des données en faveur des brossettes et, dans certaines situations, des hydropulseurs. Les brossettes interdentaires bénéficient notamment d’un niveau de preuve intéressant sur la réduction de la plaque et du saignement lorsqu’elles sont ajoutées au brossage.

En revanche, il faut être beaucoup plus prudent concernant l’ajout d’une caméra.

Il existe quelques travaux sur le feedback visuel qui suggèrent que regarder ce que l’on fait peut améliorer l’attention portée au brossage. Mais nous n’avons pas aujourd’hui de preuve solide montrant qu’une caméra intégrée à une brosse diminue davantage le nombre de caries ou de maladies parodontales à long terme qu’une bonne brosse électrique correctement utilisée.

Donc, oui, voir peut aider à corriger certains gestes.

Mais voir mieux ne signifie pas encore scientifiquement avoir de meilleures dents à long terme.

Une brosse très sophistiquée peut-elle donner un faux sentiment de sécurité ?

Oui, tout à fait.

C’est même probablement l’un des principaux risques lorsque l’hygiène bucco-dentaire devient très technologique.

On peut finir par utiliser sa brosse comme un gadget et oublier son utilité première : enlever quotidiennement la plaque bactérienne.

Une caméra, une application, un jet, des capteurs ou de l’intelligence artificielle peuvent rendre l’expérience plus agréable ou plus motivante. Mais cela peut aussi laisser penser que l’on élimine forcément beaucoup plus de plaque simplement parce que l’objet est beaucoup plus sophistiqué.

Ce n’est pas forcément le cas.

Une bonne brosse manuelle ou électrique, correctement utilisée deux fois par jour, reste extrêmement efficace.

Le danger serait de confondre sophistication de l’appareil et qualité réelle du brossage.

La brosse peut devenir un formidable objet technologique. Mais à la fin, son travail reste assez basique : désorganiser et éliminer un biofilm bactérien.

Quelles sont les erreurs de brossage que vous observez le plus souvent chez vos patients ?

Il y en a plusieurs.

La première, et probablement la plus simple, c’est de ne pas se brosser suffisamment régulièrement les dents.

Ensuite, beaucoup de patients brossent beaucoup trop fort. Ils pensent que plus ils appuient, mieux ils nettoient.

Or c’est l’inverse : un brossage très agressif, surtout avec une brosse trop dure et des mouvements très horizontaux et frontaux, peut provoquer des traumatismes gingivaux et participer à certaines usures au niveau du collet des dents.

Je recommande donc une brosse souple, manuelle ou électrique, et surtout de ne pas chercher à « récurer » les dents.

Autre erreur fréquente : conserver trop longtemps sa brosse ou sa tête de brosse électrique. Lorsque les poils commencent à s’écarter ou à se déformer, ils perdent leur efficacité. L’UFSBD recommande de la changer dès que les poils se retroussent et au minimum tous les trois mois.

Enfin, beaucoup de patients oublient complètement certaines surfaces : derrière les dents, au niveau des molaires ou entre les dents.

Le nettoyage interdentaire est-il encore trop négligé ? Fil dentaire, brossettes, hydropulseur : que recommandez-vous vraiment ?

Oui, énormément.

Et c’est probablement là que cette nouvelle brosse a au moins une vertu : elle remet l’espace interdentaire au centre de la discussion.

Une brosse classique ne nettoie pas correctement toutes les surfaces situées entre les dents. L’UFSBD communique d’ailleurs sur le fait que le brossage seul ne nettoie qu’environ 60 % des surfaces dentaires, d’où la nécessité de compléter par un nettoyage interdentaire.

C’est considérable.

Les brossettes interdentaires sont probablement mon premier choix dès que l’espace permet leur passage. Les données montrent qu’elles améliorent l’élimination de la plaque et plusieurs paramètres gingivaux lorsqu’elles sont utilisées en complément du brossage.

Lorsque les espaces sont très serrés, le fil dentaire garde évidemment son intérêt.

Et l’hydropulseur est une autre possibilité, notamment chez les patients pour lesquels les brossettes ou le fil sont difficiles à utiliser, chez certains patients orthodontiques ou porteurs de prothèses. Les données récentes suggèrent qu’il peut avoir un effet intéressant sur le contrôle du saignement gingival.

Le choix doit donc être individualisé.

L’essentiel est surtout qu’il y ait un nettoyage quotidien entre les dents, et pas uniquement sur les surfaces visibles.

Deux brossages par jour pendant deux minutes suffisent-ils réellement ? Quelles sont les règles essentielles encore mal appliquées ?

Deux brossages quotidiens pendant au moins deux minutes constituent aujourd’hui la recommandation française de référence, avec un dentifrice fluoré.

Mais les deux minutes ne doivent pas devenir une obsession chronométrique.

L’objectif est surtout d’avoir méthodiquement nettoyé toutes les surfaces. Pour certaines personnes, cela prendra deux minutes ; pour d’autres, éventuellement un peu plus.

Avec une brosse électrique, le minuteur aide énormément à structurer le brossage. En manuel, le risque est souvent de croire que l’on s’est brossé trois minutes alors qu’en réalité cela a duré une minute et demie.

Ensuite, il faut compléter par le nettoyage interdentaire.

Personnellement, j’aime bien le faire avant le brossage, notamment parce qu’on retire d’abord les débris et la plaque entre les dents puis on termine avec le dentifrice fluoré.

Mais le plus important reste encore une fois la régularité.

Concernant l’alimentation, est-ce surtout la quantité de sucre qui pose problème ou la fréquence des prises au cours de la journée ?

Les deux comptent.

Le sucre présent dans la plaque est métabolisé par les bactéries qui produisent alors des acides. Ces acides provoquent progressivement la déminéralisation de l’émail. L’OMS considère d’ailleurs la consommation de sucres libres comme le principal facteur alimentaire de la maladie carieuse et recommande de rester en dessous de 10 % de l’apport énergétique quotidien, idéalement sous 5 %.

Mais en pratique clinique, la fréquence est extrêmement importante.

Si quelqu’un consomme quelque chose de sucré au cours d’un repas puis ne grignote plus pendant plusieurs heures, la salive a le temps de participer au retour vers un environnement moins acide.

À l’inverse, si l’on boit une boisson sucrée par petites gorgées pendant trois heures ou si l’on grignote toute la journée, on multiplie les épisodes d’acidité.

Donc plutôt que de regarder uniquement « combien de sucre », il faut aussi se demander combien de fois par jour les dents sont exposées au sucre.

Quels signes doivent pousser à consulter un dentiste rapidement, même en l’absence de douleur ?

Le premier signe extrêmement fréquent est le saignement des gencives.

Des gencives qui saignent régulièrement lors du brossage ne doivent pas être considérées comme normales. Le gonflement gingival, la mauvaise haleine persistante, une rétraction de la gencive, une mobilité ou un déplacement dentaire sont également des signes qui doivent pousser à consulter.

Mais j’ajouterais quelque chose d’encore plus simple :

si vous n’avez pas vu votre dentiste depuis plus d’un an, l’absence de douleur n’est pas une raison pour attendre.

C’est justement tout l’intérêt du contrôle.

Une carie débutante peut être totalement indolore. Une maladie parodontale également.

En dentisterie, ne pas avoir mal ne signifie pas nécessairement ne rien avoir.

À près de 479 euros, pour quels patients une telle brosse peut-elle avoir un réel intérêt ? Et dans quels cas est-elle surtout superflue ?

Je pense que son premier intérêt est presque sociologique.

Elle réussit à rendre sexy quelque chose qui ne l’était absolument pas : le brossage des dents.

Et si une marque très connue réussit à faire parler pendant plusieurs semaines de plaque dentaire, de nettoyage interdentaire et d’hygiène bucco-dentaire, quelque part, nous les dentistes, nous ne pouvons que nous en réjouir.

Ensuite, elle peut être intéressante chez des patients très technophiles, parce que le côté ludique et interactif peut améliorer leur motivation.

Si quelqu’un se brosse mieux parce qu’il adore utiliser cet objet, très bien.

Mais chez quelqu’un qui possède déjà une bonne brosse électrique, utilise correctement ses brossettes interdentaires et consulte régulièrement, le bénéfice supplémentaire devient évidemment beaucoup plus discutable.

Il ne faut donc pas forcément demander : « Est-ce que cette brosse est extraordinaire ? »

Mais plutôt : « Est-ce qu’elle va réellement modifier durablement le comportement de la personne qui l’achète ? »

Si un patient disposait de 479 euros à consacrer à sa santé bucco-dentaire, comment lui conseilleriez-vous de les utiliser ?

Je pense qu’il faut remettre ce prix dans une logique de durée d’utilisation.

Aujourd’hui, sur ce type de petit appareil électronique rechargeable, on raisonne souvent sur quelques années d’usage. Les grandes marques de brosses électriques proposent d’ailleurs généralement des garanties autour de deux ans, parfois trois selon les modèles. Cela ne veut évidemment pas dire que la brosse s’arrêtera de fonctionner au bout de deux ans, mais cela donne un ordre de grandeur raisonnable pour comparer l’investissement.

Prenons donc une période de deux à trois ans.

Un détartrage est actuellement tarifé 28,92 euros au tarif conventionnel en France.

Si un patient réalisait, lorsque cela est indiqué, un détartrage tous les six mois, cela représenterait 115,68 euros sur deux ans et 173,52 euros sur trois ans.

Et là, je raisonne volontairement comme si le patient réglait tout de sa poche, sans tenir compte du moindre remboursement.

Cela signifie qu’avec 479 euros, on peut financer sur plusieurs années une bonne brosse électrique classique, les têtes de remplacement, les brossettes interdentaires, le dentifrice fluoré et plusieurs rendez-vous réguliers de prévention ou de détartrage, tout en restant potentiellement sous le prix de cette seule brosse.

Et surtout, le rendez-vous chez le dentiste apporte quelque chose qu’aucune brosse ne peut faire aujourd’hui : dépister une carie débutante, une inflammation gingivale, une maladie parodontale, une lésion muqueuse, contrôler les restaurations et adapter réellement les conseils au patient.

Donc si quelqu’un me demande : « J’ai 479 euros, comment les investir au mieux pour ma santé bucco-dentaire ? », ma réponse serait probablement : une bonne brosse électrique, un nettoyage interdentaire quotidien et des contrôles réguliers pendant deux ou trois ans.

Ce sera beaucoup moins spectaculaire technologiquement.

Mais probablement beaucoup plus cohérent dans une logique de prévention.

Et c’est peut-être finalement le paradoxe le plus intéressant de cette brosse : 479 euros permettent d’acheter une caméra qui regarde vos dents ; la même somme permet aussi de faire regarder vos dents régulièrement par votre dentiste pendant plusieurs années.

La première solution est certainement plus “hype”.

La deuxième reste, aujourd’hui, celle sur laquelle nous avons le plus de recul.

Sources scientifiques

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Propos recueillis par Sophie Madoun