Ma fille Clara a 14 ans. Elle vit en France depuis plus de onze ans. En décembre 2025, le ministère de la Justice m’a annoncé la saisine du magistrat de liaison et de l’ambassade de France au Cameroun pour tenter d’obtenir les documents indispensables à sa déclaration de nationalité française. Par deux arrêts, dont le plus récent a été rendu le 6 mai 2026, la Cour de cassation a confirmé qu’un jugement supplétif français pouvait établir un état civil lorsque l’acte étranger manque. Nous sommes le 10 septembre 2026. Je demande des faits, des dates et des actes.
Il a suffi qu’une caméra continue de tourner.
Le 6 novembre 2025, à Carcassonne, une caméra-piéton a enregistré pendant six heures les conversations échangées au cours d’une patrouille de police municipale. Des propos racistes, misogynes, homophobes et complotistes.
Et cette phrase :
« J’en peux plus du bicot, du nègre, du nègre, du bicot, de l’Afghan… »
L’affaire, révélée en septembre 2026 par Midi Libre, ne concerne pas un homme sans attaches politiques. Le policier qui tient l’essentiel de ces propos appartenait également au service de sécurité du Rassemblement national. Il avait notamment assuré la sécurité de Jordan Bardella. Après les révélations, le RN a annoncé sa radiation de son service d’ordre et son exclusion du parti, comme le rapporte Le Monde.
En découvrant cet enregistrement, j’ai pensé à ma fille.
À ce qu’une enfant comprend de sa place dans un pays. À ce que la République lui enseigne sur l’égalité. À ce que ses institutions lui répondent lorsqu’elle demande à être reconnue.
On continue à nous présenter l’extrême droite comme un danger qui arriverait demain. Mais elle remporte déjà une victoire chaque fois que nous nous habituons à voir certaines personnes devoir justifier sans fin leur appartenance à la France pendant que celle des autres va de soi.
Cette accoutumance, je la refuse.
Clara a 14 ans. Sa vie entière est en France
Je suis française. Ma fille vit en France depuis avant ses trois ans, soit depuis plus de onze ans. Elle y a grandi. Elle y est scolarisée. Ses repères, ses amitiés, sa langue et son avenir sont ici.
Son adoption a été reconnue par la justice française par un jugement d’exequatur du 4 décembre 2013, qui donne effet en France au jugement d’adoption prononcé au Cameroun.
Le 30 octobre 2023, j’ai déposé en son nom une déclaration de nationalité française.
Le 3 juin 2025, après dix-neuf mois d’attente, le tribunal judiciaire de Paris m’a notifié un refus d’enregistrement, faute notamment de pouvoir produire l’exemplaire original exigé de la copie intégrale de son acte de naissance.
Nous ne possédons plus ce document. Son obtention se heurte à des services camerounais pratiquement injoignables, dans le contexte du conflit armé qui frappe les régions anglophones du pays.
Cette impossibilité n’a jamais été dissimulée. Je l’ai expliquée, documentée et répétée.
Le ministère de la Justice avait annoncé la mobilisation de ses services
J’ai saisi le ministère de la Justice, le ministère de l’Intérieur, Matignon, l’Élysée, la Direction des affaires civiles et du Sceau, le Défenseur des droits, les services de l’adoption internationale et plusieurs parlementaires.
Le 1er décembre 2025, un courrier officiel m’a informée que le Bureau de la nationalité avait saisi le magistrat de liaison et l’ambassade de France au Cameroun afin de rechercher les éléments que nous étions incapables d’obtenir seuls.
Cette annonce était importante. Le magistrat de liaison et les services diplomatiques français disposent de relais institutionnels auxquels une mère isolée n’a évidemment pas accès.
Nous sommes le 10 septembre 2026.
Plus de neuf mois ont passé.
Je n’ai reçu ni résultat de ces recherches, ni compte rendu précis des démarches entreprises, ni explication sur les obstacles rencontrés, ni calendrier, ni solution.
Je demande donc publiquement :
À quelle date le magistrat de liaison a-t-il été saisi ? Quelles démarches a-t-il entreprises ? Quels services l’ambassade de France a-t-elle contactés ? Le tribunal de Buea a-t-il été sollicité ? Une réponse a-t-elle été obtenue ? Quelles relances ont été effectuées ?
Qu’avez-vous fait ?
La Cour de cassation a confirmé qu’une voie juridique existe
Pendant que le dossier de Clara demeure bloqué, la jurisprudence a évolué.
Dans un arrêt du 9 juillet 2025, la Cour de cassation a jugé qu’une personne ayant souscrit une déclaration de nationalité sur le fondement de l’article 21-12 du Code civil pouvait produire ultérieurement un jugement supplétif d’acte de naissance pour établir son état civil, y compris après sa majorité.
La Cour a ainsi refusé qu’une personne perde définitivement le bénéfice de sa déclaration uniquement parce que la pièce permettant d’établir son état civil n’avait pas été produite au moment du dépôt. Cette décision est expliquée par la Cour de cassation.
Le 6 mai 2026, la première chambre civile a confirmé qu’un jugement supplétif tenant lieu d’acte de naissance rendu par une juridiction française est déclaratif : ses effets remontent au jour de la naissance qu’il constate.
La Cour précise surtout que l’efficacité de ce jugement français n’est subordonnée ni à sa transcription sur un acte de naissance étranger ni à l’établissement d’un nouvel acte dans le pays d’origine. Elle a directement ordonné l’enregistrement de la déclaration de nationalité concernée. L’arrêt du 6 mai 2026 est publié sur Légifrance.
Les circonstances de ces affaires ne sont pas identiques à celles de Clara. Elles concernaient des déclarations fondées sur une autre situation prévue par le même article 21-12. Mais le principe procédural affirmé par la Cour de cassation est considérable : l’absence d’un acte de naissance étranger exploitable ne condamne pas nécessairement une déclaration de nationalité.
Un jugement supplétif français peut établir l’état civil manquant.
La question est désormais de savoir pourquoi cette voie française n’a jamais été examinée avec nous ni portée à notre connaissance par les services saisis.
L’État doit rendre compte de ce qu’il a fait
Je ne demande pas que l’on ignore les exigences de l’état civil.
Je demande que toutes les voies prévues par le droit soient réellement examinées.
Le ministère savait que l’acte camerounais était inaccessible. Il a annoncé la mobilisation du magistrat de liaison et de l’ambassade. La Cour de cassation a confirmé qu’un jugement supplétif français peut tenir lieu d’acte de naissance dans une procédure de nationalité fondée sur l’article 21-12.
L’État doit maintenant répondre à deux questions simples.
Qu’ont produit les démarches annoncées au Cameroun ?
La voie du jugement supplétif français a-t-elle été examinée pour Clara ?
Clara existe.
Son adoption existe.
Le jugement français qui la reconnaît existe.
Ses onze années de vie en France existent.
Sa scolarité existe.
Je connais la pièce qui manque. Mais cette absence ne peut plus être présentée comme une fatalité alors que la plus haute juridiction judiciaire française vient de rappeler qu’un état civil peut être établi par un jugement supplétif rendu en France.
Si les recherches menées au Cameroun ont abouti, je demande leur résultat.
Si elles ont échoué, je demande à savoir pourquoi.
Si elles se poursuivent, je demande selon quel calendrier.
Je demande également que les autorités compétentes indiquent clairement si la voie du jugement supplétif est applicable à Clara et quelle procédure doit être engagée sans délai.
Des faits.
Des dates.
Des actes.
Ce que je refuse de laisser devenir ordinaire
Les propos enregistrés à Carcassonne et le blocage du dossier de Clara sont des faits différents.
Je ne prétends pas que le refus d’enregistrement de sa déclaration serait, à lui seul, la preuve d’une discrimination raciale.
Mon interrogation porte sur la promesse d’égalité que la République doit faire vivre.
Que vaut cette promesse lorsqu’une enfant grandit ici, dans une famille française et que sa mère doit saisir jusqu’aux plus hautes autorités de l’Etat pour connaître le résultat de démarches officiellement annoncées ?
C’est en ce sens que je parle d’une victoire de l’extrême droite : lorsque l’exclusion cesse de scandaliser, lorsque l’appartenance des uns paraît naturelle tandis que celle des autres demeure perpétuellement suspecte, lorsque l’on demande à ceux qui subissent l’injustice de patienter encore, de réexpliquer encore, de prouver encore.
La République ne se défend pas seulement dans les discours prononcés contre ses adversaires.
Elle se défend dans la manière dont elle traite celles et ceux qui s’adressent à elle.
Pendant que les services transmettent les courriers, Clara grandit.
Un mois de plus dans la vie d’une administration, c’est un mois de son enfance. Une année de silence, c’est une année qui ne lui sera pas rendue.
Ma fille n’est pas un délai administratif.
Je n’implore pas la République.
J’exige qu’elle respecte le droit, rende compte de ses actes et indique enfin la voie permettant de sortir ma fille de cette impasse.
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Sophie Madoun