Vous avez un grain de beauté qui vous inquiète, un eczéma qui ne passe pas, une acné douloureuse ou un psoriasis qui vous gâche la vie… et le premier rendez-vous disponible est dans des mois ? Ce n’est pas seulement une histoire de plateforme saturée ou de mauvais timing. Une grande étude mondiale révèle que plus de 80 % des pays n’ont pas assez de dermatologues pour répondre aux besoins de leur population. Et la France n’échappe pas à cette crise silencieuse.

Publiée dans JAMA Dermatology, cette cartographie inédite de l’accès aux soins dermatologiques a étudié 158 pays, représentant 97 % de la population mondiale. Son constat est brutal : seul un pays sur six dispose d’un nombre de spécialistes considéré comme suffisant.

La peau est un organe de santé, pas un simple sujet esthétique

On la regarde parfois comme un détail, une affaire de crème, d’acné ou de rides. Pourtant, la peau est notre plus grand organe et peut révéler ou provoquer des maladies très lourdes : cancers cutanés, psoriasis, eczéma sévère, infections, maladies auto-immunes, réactions à des médicaments…

Plus de deux milliards de personnes vivent avec une maladie de peau dans le monde. Ces pathologies figurent parmi les dix premières causes d’incapacité à l’échelle mondiale, c’est-à-dire qu’elles peuvent durablement altérer la vie quotidienne, le sommeil, le travail, les relations sociales ou la santé mentale.

Et pourtant, selon l’étude, 74 % des pays ne font pas de la santé de la peau une priorité nationale de santé publique.

Il faudrait deux fois plus de dermatologues dans le monde

Les chercheurs ont calculé qu’il faudrait, en moyenne, 5,63 dermatologues pour 100 000 habitants afin d’assurer une prise en charge correcte. Or, dans les faits, la moyenne mondiale n’est que de 2,66 dermatologues pour 100 000 habitants.

Dit autrement : le monde dispose de moins de la moitié des spécialistes estimés nécessaires.

L’écart entre pays riches et pays pauvres est immense. Les pays à haut revenu comptent en moyenne 5,05 dermatologues pour 100 000 habitants, contre seulement 0,37 dans les pays à faible revenu. Cela représente presque neuf fois moins de spécialistes.

La comparaison est vertigineuse. L’Australie et le Niger comptent chacun environ 27 millions d’habitants. L’Australie dispose de plus de 600 dermatologues ; le Niger en compte 18. Le Japon et l’Éthiopie ont tous deux une population d’environ 130 millions d’habitants : plus de 7 000 dermatologues au Japon, environ 200 en Éthiopie.

« L’endroit où vous vivez ne devrait pas déterminer votre accès à la santé de la peau – or aujourd’hui, c’est le cas », résume la Dre Esther Freeman, chercheuse principale de l’étude, vice-présidente de l’International Foundation for Dermatology et professeure associée de dermatologie à Harvard Medical School.

Ce que cela signifie concrètement ? Une personne vivant avec une lésion inquiétante, un psoriasis handicapant ou une affection cutanée chez son enfant n’a tout simplement pas les mêmes chances d’être diagnostiquée, traitée et suivie selon son pays de naissance ou son lieu de vie.

Même en France, obtenir un rendez-vous devient un parcours du combattant

La France est loin de la situation des pays les plus démunis, mais elle est elle aussi touchée par la pénurie de dermatologues.

En 2024, le pays comptait environ 2 828 dermatologues, soit 3,26 spécialistes pour 100 000 habitants, selon le Syndicat national des dermatologues-vénéréologues. C’est nettement en dessous du seuil de 5 à 6 dermatologues pour 100 000 habitants régulièrement avancé pour répondre aux besoins.

Cela aide à comprendre pourquoi trouver un créneau peut devenir si compliqué, notamment hors des grandes villes. Dans les données analysées par la Fondation Jean-Jaurès à partir des rendez-vous disponibles sur Doctolib, le délai médian pour consulter un dermatologue atteignait déjà 36 jours en 2023, avec de très fortes inégalités selon les départements.

Le problème ne concerne donc pas seulement le confort. Lorsqu’un rendez-vous tarde, certains patients renoncent, s’automédiquent, vivent longtemps avec des symptômes douloureux ou angoissants, ou consultent trop tard pour une lésion qui aurait dû être examinée plus tôt.

Les « déserts dermatologiques » ne sont pas qu’un problème rural

L’étude met des chiffres sur un phénomène que beaucoup de patients connaissent : les déserts dermatologiques.

À l’échelle mondiale, 79 % des dermatologues exercent en zone urbaine. Dans les pays à faible revenu, cette concentration atteint 91 %. Les habitants des territoires ruraux, isolés ou moins favorisés doivent alors parcourir de longues distances, attendre davantage ou se passer de spécialiste.

Mais ces déserts ne se limitent pas aux campagnes. Ils existent aussi dans certaines périphéries urbaines, là où les médecins sont peu nombreux, souvent installés dans le privé et parfois impossibles à consulter sans délais très longs.

Dans 42 % des pays étudiés, l’accès aux soins dermatologiques est jugé médiocre ou très insuffisant. Cette proportion grimpe à près de deux tiers dans les pays aux revenus les plus faibles.

Quand il n’y a pas de dermatologue, qui prend le relais ?

Face au manque de spécialistes, les médecins généralistes, infirmiers, pharmaciens et agents de santé communautaires se retrouvent souvent en première ligne. C’est indispensable, mais cela a ses limites.

Un généraliste peut traiter de nombreuses situations courantes et orienter si nécessaire. En revanche, certaines maladies cutanées sont difficiles à reconnaître, se ressemblent beaucoup ou demandent un examen très spécialisé : dermatoscopie pour certaines lésions pigmentées, dermatologie pédiatrique, chirurgie cutanée, interprétation d’une biopsie…

L’étude souligne que, dans nombre de pays, les soignants non spécialistes reçoivent peu ou pas de formation formelle en dermatologie. Le sujet n’est donc pas de remplacer les dermatologues, mais de mieux former les professionnels de premier recours tout en augmentant le nombre de spécialistes disponibles.

En Afrique, par exemple, 46 % des pays ne disposent d’aucun programme de formation en dermatologie.

La télédermatologie et l’IA peuvent-elles sauver la situation ?

Elles peuvent aider, mais elles ne remplaceront pas un dermatologue partout et pour tout.

La télédermatologie permet d’obtenir un avis à distance, notamment lorsque le patient vit loin d’un spécialiste. Elle peut être utile pour un premier tri, un suivi ou une orientation plus rapide. L’intelligence artificielle, elle, peut assister les soignants dans l’analyse d’images de peau.

Mais ces outils ne sont fiables que s’ils sont correctement évalués, utilisés par des professionnels et entraînés sur des images représentant la diversité réelle des carnations. Une IA peu performante sur les peaux foncées peut accentuer les inégalités au lieu de les réduire.

La priorité reste donc très concrète : former davantage de dermatologues, soutenir les soignants de proximité, développer des réseaux régionaux et éviter que l’accès à un spécialiste dépende uniquement de l’adresse ou des moyens financiers du patient.

« Les maladies de peau figurant parmi les dix premières causes d’incapacité dans le monde, nous invitons toutes les parties prenantes à travailler avec nous pour transformer cette connaissance vitale en résultats concrets », insiste le professeur Henry W. Lim, président de la Ligue internationale des sociétés dermatologiques.

Quand faut-il insister pour consulter rapidement ?

Difficulté à obtenir un rendez-vous ne veut pas dire qu’il faut attendre avec une inquiétude qui grandit. Il faut demander un avis médical sans tarder en cas de grain de beauté qui change rapidement d’aspect, de lésion qui saigne ou ne cicatrise pas, d’éruption étendue accompagnée de fièvre, de cloques importantes, de douleur intense, de gonflement du visage ou de gêne respiratoire.

Le médecin traitant reste une porte d’entrée essentielle : il peut examiner la situation, traiter ce qui relève de la médecine générale, rédiger une orientation prioritaire si elle est justifiée ou guider vers le bon circuit de soins.

Cette étude mondiale rappelle une chose simple, mais essentielle : la dermatologie n’est pas un luxe. Derrière un rendez-vous impossible à trouver, il peut y avoir une douleur, une maladie chronique, une peur de cancer ou une vie quotidienne qui se rétrécit. La peau mérite mieux que d’être la grande oubliée de la santé publique.

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Sources : étude du Global Access to Skin Health Observatory, menée par la Ligue internationale des sociétés dermatologiques (ILDS) et L’Oréal Beauté Dermatologique, publiée selon ses promoteurs dans JAMA Dermatology ; données du Syndicat national des dermatologues-vénéréologues ; analyse de la Fondation Jean-Jaurès sur les délais d’accès aux soins.

Sophie Madoun