Deux décès après des injections esthétiques illégales : une médecin alerte sur les fake injectors, les nécroses et les prix cassés.
Deux femmes sont mortes en quatre mois après des injections esthétiques réalisées illégalement. Infections, nécroses, perte de tissus, déformations et séquelles définitives : le Dr Anne Grand-Vincent révèle à Santé Cool ce que peuvent provoquer les fake injectors. Près de 5 000 médecins interpellent désormais directement la ministre de la Santé.
Deux décès en quatre mois. D’abord une femme à Villeurbanne, puis une jeune femme à Nice. Toutes deux avaient eu recours à des injections esthétiques pratiquées illégalement, en dehors de tout cadre médical.
Ces drames ont révélé au grand public un phénomène que les professionnels de santé observent depuis plusieurs années : l’explosion des fake injectors, ces personnes non habilitées qui proposent sur Instagram, TikTok ou Snapchat des injections d’acide hyaluronique ou de toxine botulique à des prix défiant toute concurrence.
Derrière une injection facturée 100 euros peuvent pourtant se cacher un produit contrefait ou mal conservé, une absence totale d’hygiène, une mauvaise maîtrise de l’anatomie et surtout l’incapacité à reconnaître puis à traiter une complication médicale grave.
Les conséquences de ces injections esthétiques illégales peuvent être dramatiques : infections, occlusions vasculaires, nécroses, destruction des tissus, cicatrices définitives, déformations du visage et parfois décès.
« Madame la Ministre, combien de morts faudra-t-il encore ? »
Face à ces deux décès, le Syndicat des médecins libéraux et le Cercle des bonnes pratiques en médecine esthétique ont rendu publique une lettre ouverte adressée à Stéphanie Rist, ministre de la Santé.
Son titre ne laisse aucune place à l’ambiguïté :
« Madame la Ministre, combien de morts faudra-t-il encore ? »
Les deux organisations, qui déclarent représenter près de 5 000 médecins engagés sur tout le territoire, considèrent que le temps n’est plus à l’alerte, mais à l’interpellation politique.
Selon le chiffre avancé par les signataires, près de 40 % des personnes ayant recours à des injections esthétiques en France s’adresseraient aujourd’hui à des personnes qui ne sont pas médecins.
Les professionnels affirment avoir alerté les pouvoirs publics, rencontré les services de l’État, la Direction générale de la santé et le conseiller santé du président de la République. Ils estiment que les deux décès récemment médiatisés ne représentent que « la partie émergée de l’iceberg ».
Faute de registre national consacré à ces complications, l’ampleur exacte du phénomène reste néanmoins difficile à mesurer.
Les quatre mesures réclamées par les médecins
Le Syndicat des médecins libéraux et le Cercle des bonnes pratiques en médecine esthétique demandent au gouvernement quatre mesures immédiates :
- La publication sans délai du texte d’application permettant la mise en œuvre effective de la nouvelle réglementation.
- Un accès encadré à la toxine botulique pour les médecins formés aux actes esthétiques et assurés, dans un cadre médical sécurisé.
- Le renforcement des contrôles et des sanctions contre les fake injectors.
- L’assèchement des filières illégales d’approvisionnement et la fermeture rapide des comptes qui recrutent ou commercialisent ces pratiques sur les réseaux sociaux.
Dans leur lettre ouverte, les médecins interpellent directement la ministre :
« Vous connaissez les chiffres. Vous connaissez les mécanismes. Vous connaissez les solutions. Vous connaissez désormais le prix de l’inaction. »
Pourquoi les fake injectors continuent-ils de prospérer ? Quels produits injectent-ils réellement ? Comment reconnaître une personne non habilitée ? Quels symptômes nécessitent une prise en charge immédiate ?
Le Dr Anne Grand-Vincent, médecin esthétique et coprésidente du Cercle des bonnes pratiques en médecine esthétique, répond aux questions de Santé Cool.
Pourquoi les fake injectors continuent-ils de prospérer malgré les alertes et les décès récemment médiatisés ?
Dr Anne Grand-Vincent : Les fake injectors prospèrent avant tout grâce aux réseaux sociaux. Ils recrutent massivement sur Instagram, TikTok ou Snapchat, où leurs publications restent très visibles malgré leur caractère illégal.
Ils ciblent principalement un public jeune, très exposé à ces plateformes, qui accorde une grande confiance aux recommandations diffusées en ligne.
Leur autre force est le prix. Des offres très attractives donnent l’illusion d’une bonne affaire, alors qu’en réalité, un tarif anormalement bas est souvent le signe de produits de mauvaise qualité et de pratiques dangereuses.
C’est un véritable enjeu de santé publique qui nécessite des campagnes de prévention d’ampleur et une meilleure régulation des contenus diffusés sur les réseaux sociaux.
Constatez-vous davantage de complications après des injections réalisées hors de tout cadre médical ?
Dr Anne Grand-Vincent : Dans mon cabinet, je reçois relativement peu de jeunes patientes et je ne constate donc pas personnellement d’augmentation importante.
En revanche, les échanges avec les médecins du Cercle des bonnes pratiques en médecine esthétique montrent clairement que ces situations sont de plus en plus fréquentes.
De nombreux confrères prennent désormais en charge des patients qui consultent après des injections réalisées par des fake injectors, souvent parce que des complications sont apparues.
Quelles sont les complications les plus fréquemment observées ?
Dr Anne Grand-Vincent : Les complications les plus fréquentes sont les déformations esthétiques liées à une mauvaise technique d’injection ou à l’utilisation de produits inadaptés.
Les complications les plus graves sont les infections et les nécroses, qui nécessitent parfois une prise en charge chirurgicale.
Infections, nécroses, perte de tissus : quelles séquelles peuvent-elles laisser ?
Dr Anne Grand-Vincent : Les complications les plus graves sont les infections sévères et les nécroses provoquées notamment par une injection dans une artère. Dans ces situations, chaque minute compte.
Lorsqu’elles ne sont pas prises en charge immédiatement, elles peuvent entraîner des destructions de tissus, des cicatrices définitives, des déformations importantes et parfois la perte d’une partie du visage.
Plus la prise en charge est tardive, plus les séquelles risquent d’être irréversibles.
Sait-on quels produits sont réellement injectés par les fake injectors ?
Dr Anne Grand-Vincent : Les fake injectors utilisent le plus souvent de l’acide hyaluronique ou de la toxine botulique, mais ces produits proviennent fréquemment de circuits parallèles.
Ils peuvent être contrefaits, impurs ou ne pas répondre aux standards de qualité exigés en France.
Les produits utilisés par les médecins sont soumis à des contrôles très stricts. Ce n’est pas nécessairement le cas de ceux achetés sur des circuits clandestins, ce qui augmente considérablement les risques pour les patients.
Pourquoi les complications des injections esthétiques illégales restent-elles sous-estimées ?
Dr Anne Grand-Vincent : Il n’existe pas aujourd’hui de registre permettant de recenser l’ensemble de ces complications.
Par ailleurs, beaucoup de victimes n’osent pas consulter ou porter plainte par honte. D’autres consultent tardivement, lorsque les lésions sont déjà installées.
Une partie importante de ces complications échappe donc aux statistiques officielles, ce qui conduit à sous-estimer l’ampleur réelle du phénomène.
Instagram, TikTok, influenceurs : comment les fake injectors recrutent-ils leurs victimes ?
Dr Anne Grand-Vincent : Les réseaux sociaux sont aujourd’hui le principal outil de recrutement des fake injectors.
Instagram, TikTok ou Snapchat leur permettent de toucher des milliers de personnes, en particulier les plus jeunes, avec des vidéos très séduisantes qui banalisent complètement ces actes médicaux.
Les influenceurs jouent parfois un rôle de caisse de résonance en mettant en avant des résultats spectaculaires, des offres promotionnelles et des prix défiant toute concurrence.
Nous ne sommes plus face à quelques dérives isolées. Nous sommes confrontés à un véritable phénomène de société et à un problème majeur de santé publique.
Tant que ces réseaux pourront recruter librement sur les plateformes numériques, ils continueront à mettre des patients en danger.
Injection d’acide hyaluronique à 100 euros : pourquoi ce prix doit-il alerter ?
Dr Anne Grand-Vincent : Le prix est l’un des principaux leviers utilisés.
Beaucoup de jeunes pensent réaliser une bonne affaire, alors qu’un produit de qualité a un coût. Lorsqu’une injection d’acide hyaluronique est proposée à 100 euros, cela doit immédiatement alerter : en France, le coût du produit conforme est déjà supérieur à ce montant.
Derrière ces offres se cachent souvent des produits de qualité inférieure, issus de circuits illégaux.
Comment reconnaître un fake injector avant qu’il ne soit trop tard ?
Dr Anne Grand-Vincent : Un premier élément très simple consiste à vérifier que le praticien est bien médecin.
Un cabinet médical comporte une plaque avec la mention « Docteur ». Si un doute subsiste, il est parfaitement légitime de demander le numéro RPPS ou de vérifier l’inscription au Conseil de l’Ordre des médecins.
Aujourd’hui, poser ces questions ne doit plus être perçu comme de la méfiance, mais comme une précaution élémentaire.
Comment vérifier que la personne qui propose l’injection est bien médecin ?
Dr Anne Grand-Vincent : Il faut tout simplement le demander.
Le patient peut demander si le praticien est médecin, vérifier la présence d’une plaque professionnelle et, si nécessaire, demander son numéro RPPS.
Un médecin n’a aucune raison de refuser de communiquer ces informations.
Les signes qui doivent faire suspecter un fake injector
Plusieurs éléments doivent immédiatement alerter :
- Une prise de rendez-vous exclusivement effectuée sur Instagram, TikTok, Snapchat ou par messagerie privée.
- Une injection proposée dans un appartement, un hôtel, un domicile ou un institut de beauté.
- Un prix anormalement bas ou une promotion limitée dans le temps.
- L’absence de consultation médicale préalable.
- Le refus de communiquer un numéro RPPS.
- L’absence d’information sur le produit utilisé, sa marque, son origine et son numéro de lot.
- Des promesses comme « sans aucun risque », « totalement indolore » ou « zéro effet secondaire ».
Une plaque ne suffit pas à garantir l’identité d’un praticien. Il est possible de vérifier son nom et son numéro RPPS dans l’annuaire officiel des professionnels de santé.
Douleur, peau pâle ou grisâtre : quand faut-il consulter en urgence ?
Dr Anne Grand-Vincent : Une douleur importante ou persistante n’est jamais normale après une injection esthétique.
Une modification de la couleur de la peau, notamment si elle devient pâle ou grisâtre, doit également alerter.
Dans ces situations, il faut consulter immédiatement un médecin, car une prise en charge rapide peut éviter des séquelles irréversibles.
Les symptômes à ne jamais ignorer après une injection
Une consultation médicale urgente est nécessaire en cas de :
- Douleur intense, persistante ou croissante.
- Blanchiment de la peau.
- Coloration grisâtre, violacée ou anormale de la zone injectée.
- Dégradation rapide de l’aspect de la peau.
- Douleur oculaire, vision floue ou vision double.
- Affaissement inhabituel d’une paupière.
- Faiblesse musculaire importante.
- Difficultés à parler, à avaler ou à respirer.
En cas de trouble visuel, de difficulté respiratoire ou de détérioration rapide de l’état de santé, il faut appeler immédiatement le 15 ou le 112.
L’ANSM confirme que les injections illégales d’acide hyaluronique peuvent provoquer des infections graves, des nécroses et même une perte de la vue. Elle a également signalé des cas graves de botulisme après des injections illégales de toxine botulique.
Les dommages provoqués par les fake injectors peuvent-ils toujours être réparés ?
Dr Anne Grand-Vincent : Malheureusement non.
Lorsqu’une complication est prise en charge immédiatement par un médecin formé, il est parfois possible d’éviter les séquelles.
En revanche, lorsqu’il existe un retard de prise en charge, les patients gardent souvent des cicatrices définitives, des déformations ou des pertes de tissus. Certaines séquelles sont irréversibles.
Les sanctions contre les fake injectors sont-elles suffisamment dissuasives ?
Dr Anne Grand-Vincent : Non.
Les sanctions actuelles restent insuffisamment dissuasives face aux profits générés par ces réseaux. Elles ne sont pas à la hauteur du phénomène.
Les fake injectors prospèrent parce qu’ils gagnent beaucoup d’argent et savent qu’ils ont très peu de risques d’être contrôlés, poursuivis ou condamnés. Le rapport bénéfice-risque est largement en leur faveur.
Les peines prononcées restent peu dissuasives au regard des profits générés. Nous ne sommes plus face à quelques pratiques marginales, mais à un véritable marché clandestin qui relève de la délinquance, voire de la criminalité organisée.
Il faut renforcer les contrôles, donner davantage de moyens aux services d’enquête et à la justice, mais aussi agir en amont en fermant beaucoup plus rapidement les comptes qui recrutent et font la promotion de ces pratiques sur les réseaux sociaux.
Tant que les fake injectors auront le sentiment d’être intouchables, ils continueront à mettre des patients en danger.
Quelles mesures permettraient d’éviter de nouveaux drames ?
Dr Anne Grand-Vincent : Il faut agir sur plusieurs fronts.
D’abord, renforcer la lutte contre les réseaux clandestins en fermant leurs comptes sur les réseaux sociaux et en intensifiant les contrôles.
Ensuite, mener de véritables campagnes nationales de prévention destinées au grand public.
Enfin, permettre aux médecins d’exercer dans un cadre sécurisé afin d’offrir aux patients une alternative légale, accessible et de qualité.
Quel message adressez-vous aux personnes tentées par une injection à bas prix ?
Dr Anne Grand-Vincent : Je comprends que le prix puisse être un critère important, notamment pour les plus jeunes. Mais lorsqu’un tarif est anormalement bas, il faut se demander pourquoi.
Une injection esthétique n’est jamais un acte anodin. Derrière un prix cassé peuvent se cacher un produit de mauvaise qualité, un non-médecin et des risques majeurs pour votre santé.
Aucune économie ne vaut le risque de garder des séquelles à vie ou, pire, de mettre sa vie en danger.
Votre vie vaut infiniment plus qu’une injection à prix cassé. Aucun tarif ne justifie de prendre un tel risque.
Injections esthétiques illégales : ce qu’il faut retenir
Les fake injectors ne sont plus quelques personnes isolées proposant discrètement des injections clandestines. Ils s’inscrivent désormais dans un marché alimenté par les réseaux sociaux, les promotions et la recherche de résultats esthétiques immédiats.
Une injection d’acide hyaluronique ou de toxine botulique demeure un acte médical susceptible de provoquer des complications graves, même lorsque le produit est présenté comme courant ou inoffensif.
Avant toute injection, il faut vérifier l’identité et les qualifications du praticien, s’assurer de la traçabilité du produit et refuser les offres trop belles pour être vraies.
Car derrière quelques dizaines d’euros économisés peuvent se cacher des mois de soins, des cicatrices irréversibles, une perte de tissus ou une mise en danger de la vie.
Sources : ANSM – injections illégales d’acide hyaluronique ; ANSM – injections illégales de toxine botulique ; Assurance maladie – risques des injections d’acide hyaluronique.