Elle avait carte blanche. Elle a parlé. Puis toute l’émission a disparu. Après les propos d’Adèle Haenel sur Gaza dans La Grande Librairie, France Télévisions a retiré de France.tv non seulement sa séquence, mais l’intégralité du numéro diffusé sur France 5. Une décision officiellement présentée comme une mesure « conservatoire », mais immédiatement dénoncée comme un acte de censure.
Mercredi 9 septembre 2026, Adèle Haenel est invitée dans La Grande Librairie pour présenter Viser juste, son premier roman publié aux éditions de L’Arche. En fin d’émission, Augustin Trapenard lui confie la traditionnelle séquence « Droit dans les yeux » : une carte blanche au cours de laquelle l’invité s’adresse seul à la caméra.
L’ancienne actrice, désormais autrice, choisit de relier deux formes de silence : celui qui entoure les violences sexistes et sexuelles et celui qui, selon elle, recouvre la situation en Palestine.
Ce qu’Adèle Haenel a déclaré sur Gaza
La séquence s’achève sur cette déclaration :
« L’État d’Israël commet un génocide en Palestine et la France est complice. N’acceptez pas l’inacceptable. Alors sanctionnez Israël et libérez la Palestine. »
Cette déclaration sur Gaza, diffusés en direct sur France 5, deviennent immédiatement viraux. Mais dès le lendemain, les internautes cherchant à revoir l’intervention découvrent que l’extrait n’est plus disponible. Plus spectaculaire encore : France Télévisions a dépublié toute l’émission.
Vendredi 11 septembre, la page du replay renvoyait une erreur 404. Les interventions des autres invités — Ananda Devi, Lilia Hassaine et Philippe Jaenada — avaient donc elles aussi disparu de la plateforme publique.
Pourquoi France Télévisions a-t-elle supprimé le replay ?
Interrogée par Télérama, la direction de France Télévisions a confirmé avoir procédé à une « dépublication » à titre conservatoire. Le groupe public explique que les propos d’Adèle Haenel n’avaient pas été contrebalancés par plusieurs points de vue, contrairement, affirme-t-il, aux obligations fixées par son cahier des charges.
Cette explication soulève pourtant une question évidente : comment apporter une contradiction immédiate dans une carte blanche, précisément conçue pour laisser un invité s’exprimer seul ?
Quelques jours auparavant, Amélie Nothomb avait participé à la même séquence sans qu’un second intervenant soit convié à répondre à ses propos. La nature politique et internationale de la déclaration d’Adèle Haenel peut expliquer la prudence du diffuseur. Elle n’explique cependant pas pourquoi l’intégralité de La Grande Librairie a été rendue inaccessible.
« Ils font la démonstration parfaite de mes propos »
Dans une vidéo publiée sur Instagram, Adèle Haenel a dénoncé la décision de France Télévisions. Elle explique qu’elle s’attendait à voir son intervention coupée du replay, mais pas à la disparition de l’émission entière.
Selon elle, cette suppression confirme précisément ce qu’elle dénonçait : l’existence de réalités connues, mais dont certains mots seraient devenus impossibles à prononcer à la télévision. Elle a également regretté que la décision prive de visibilité les livres des autres auteurs invités.
La suppression a rapidement provoqué des réactions politiques. Olivier Faure, Ian Brossat, Aymeric Caron et Manuel Bompard ont notamment contesté la justification avancée par le groupe public et dénoncé une atteinte à la liberté d’expression.
Dépublication conservatoire ou véritable censure ?
Le terme officiel employé par France Télévisions est « dépublication ». Le mot « censure » est celui utilisé par Adèle Haenel, plusieurs responsables politiques et de nombreux internautes.
Un fait demeure incontestable : la déclaration a bien été diffusée en direct, mais le public ne peut plus revoir sur France.tv ni la carte blanche ni l’émission du 9 septembre. En voulant faire disparaître une séquence déjà largement partagée, France Télévisions lui a offert une résonance considérable.
Adèle Haenel dénonçait le silence entourant certains mots. La disparition du replay vient désormais placer cette question au cœur du débat : une chaîne du service public peut-elle accorder une carte blanche, puis l’effacer lorsque les paroles prononcées dérangent ?
Sophie Madoun