Près de 393 000 enfants et jeunes sont concernés par l’aide sociale à l’enfance en France. Un chiffre qui révèle un système sous pression.
C’est un chiffre qui raconte bien plus qu’une évolution statistique. Fin 2024, 392 600 enfants, adolescents et jeunes majeurs de moins de 21 ans bénéficient d’au moins une mesure d’aide sociale à l’enfance en France. Autrement dit, 2,4 % de l’ensemble des moins de 21 ans sont concernés par l’ASE, ce dispositif départemental chargé de protéger les mineurs en danger ou en risque de l’être.
Dans son dossier 2026 consacré à l’aide sociale à l’enfance, la Drees (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques) confirme une tendance lourde : le nombre de bénéficiaires continue d’augmenter, tout comme les dépenses engagées par les départements. En 2024, la hausse atteint +1,5 % par rapport à fin 2023. Le mouvement est moins brutal qu’en 2023, mais il se poursuit. Et il dit beaucoup de l’état de la protection de l’enfance, de la pression sur les familles, des besoins éducatifs, des placements, de l’accueil des mineurs non accompagnés et de l’accompagnement des jeunes majeurs.
La Drees résume la situation en une phrase très claire :
« Au 31 décembre 2024, 392 600 enfants et jeunes de moins de 21 ans bénéficient d’au moins une mesure d’ASE. » Derrière cette donnée, il y a des parcours d’enfants, des décisions judiciaires, des travailleurs sociaux, des familles d’accueil, des foyers, des départements sous tension et des jeunes qui, souvent, ont besoin de stabilité plus que de chiffres.
L’aide sociale à l’enfance, c’est quoi exactement ?
L’aide sociale à l’enfance, ASE, relève des départements. Sa mission : protéger les enfants et les jeunes lorsque leur santé, leur sécurité, leur moralité, leur éducation ou leur développement sont menacés ou risquent de l’être.
Concrètement, l’ASE peut intervenir de deux grandes façons.
La première est l’action éducative. Un travailleur social intervient alors auprès de l’enfant et de sa famille, le plus souvent à domicile. L’objectif est d’aider, d’accompagner, de soutenir les parents et de sécuriser la situation de l’enfant sans forcément le retirer de son milieu familial.
La seconde est la mesure d’accueil, souvent appelée placement. L’enfant ou le jeune est alors accueilli en dehors de son lieu de vie habituel : en famille d’accueil, en établissement, dans un hébergement autonome pour certains jeunes majeurs, ou selon d’autres modalités prévues par la protection de l’enfance.
Fin 2024, selon la Drees, 224 700 jeunes bénéficient d’une mesure d’accueil, soit 57 % des bénéficiaires. En parallèle, 180 800 jeunes bénéficient d’une action éducative, soit 46 %. Les deux situations peuvent se chevaucher : un jeune peut, par exemple, être accueilli hors de son domicile tout en bénéficiant aussi d’une mesure éducative.
Des décisions très souvent judiciaires
Un point est essentiel pour comprendre l’ASE : la majorité des mesures ne repose pas seulement sur une demande administrative ou familiale. Elles sont très souvent décidées par la justice.
En 2024, 79 % des mesures d’accueil relèvent d’une décision judiciaire. C’est aussi le cas de 70 % des actions éducatives. Cela signifie que le juge des enfants joue un rôle central dans la protection de l’enfance notamment lorsque la situation est jugée suffisamment préoccupante pour nécessiter une décision contraignante.
Cette forte part de décisions judiciaires rappelle que l’ASE intervient rarement dans des situations anodines. Elle intervient quand il faut protéger, encadrer, accompagner, parfois en urgence, parfois sur plusieurs années.
Une hausse régulière depuis plus de vingt-cinq ans
La progression n’est pas nouvelle. Entre fin 1998 et fin 2024, le nombre de mesures d’ASE a été multiplié par 1,5. Fin 2024, on compte 405 500 mesures d’aide sociale à l’enfance en cours.
Le taux de mesures rapporté à la population des moins de 21 ans augmente lui aussi régulièrement. Il était de 16,6 mesures pour 1 000 jeunes fin 1998. Il atteint désormais 24,6 pour 1 000 jeunes fin 2024.
Cette hausse de long terme ne signifie pas automatiquement que les familles vont toutes plus mal qu’avant. Elle reflète aussi l’évolution des politiques publiques, une meilleure identification de certaines situations, la judiciarisation de certains parcours, l’augmentation de certains publics accompagnés et la transformation des modes de prise en charge.
Mais le signal reste fort : la protection de l’enfance occupe une place de plus en plus importante dans les politiques sociales départementales.
Mineurs non accompagnés et jeunes majeurs : deux facteurs majeurs de hausse
La Drees identifie plusieurs moteurs de cette progression. L’un des plus importants concerne les mineurs non accompagnés, les MNA. Ces jeunes, arrivés en France sans représentant légal, relèvent de la protection de l’enfance lorsqu’ils sont reconnus mineurs.
Leur prise en charge a fortement augmenté à deux périodes : d’abord entre fin 2015 et fin 2019, avec une hausse moyenne annuelle de +32 %, puis entre fin 2021 et fin 2023, avec +24 % par an en moyenne.
Autre facteur important : les jeunes majeurs. Il s’agit de jeunes de 18 à 21 ans qui peuvent continuer à être accompagnés par l’ASE, notamment lorsqu’ils étaient déjà suivis avant leur majorité et qu’une rupture brutale de prise en charge serait trop déstabilisante.
Fin 2024, 32 600 jeunes majeurs bénéficient d’une mesure d’accueil à l’ASE. Leur nombre repart nettement à la hausse en 2024, avec +6,5 %. Cette progression s’explique notamment par l’arrivée à la majorité de jeunes déjà pris en charge auparavant, en particulier des anciens mineurs non accompagnés, mais aussi par les mesures favorisant le maintien de l’accompagnement après 18 ans.
Et c’est là tout l’enjeu : à 18 ans, on est légalement majeur, mais on n’est pas toujours prêt à vivre seul, à se loger, à travailler, à se soigner, à gérer ses démarches administratives et à construire sa vie sans filet. Pour les jeunes passés par l’ASE, cette transition est souvent décisive.
Familles d’accueil : une place qui continue de reculer
Longtemps, la famille d’accueil a été la modalité d’accueil dominante. Ce n’est plus le cas.
Fin 2024, 35 % des enfants confiés à l’ASE sont accueillis chez des assistants familiaux, contre 36 % fin 2023 et surtout 56 % au point le plus haut, en 2006. La baisse est donc massive sur près de vingt ans.
À l’inverse, les établissements habilités sont devenus, pour la troisième année consécutive, la modalité d’accueil la plus fréquente. Ils représentent 40 % des accueils fin 2024, comme fin 2023.
Les 25 % restants relèvent d’autres formes d’accueil : hébergement autonome, placement à domicile, accueil durable et bénévole, accueil chez une future famille adoptante ou encore situations d’attente d’un lieu d’accueil.
Cette évolution interroge. Non pas parce qu’un mode d’accueil serait, en soi, toujours meilleur qu’un autre : chaque enfant a une histoire, un âge, des besoins, une situation familiale. Mais la baisse de l’accueil familial traduit aussi les difficultés de recrutement et de renouvellement des assistants familiaux, un métier exigeant, intime, profondément humain, mais souvent insuffisamment reconnu.
Les adolescents davantage orientés vers les établissements
L’âge joue beaucoup dans le type d’accueil. Les enfants les plus jeunes restent plus souvent accueillis en famille d’accueil. Chez les adolescents, l’établissement devient plus fréquent.
La Drees indique que l’accueil familial reste majoritaire jusqu’à 10 ans. Il concerne notamment 63 % des enfants accueillis âgés de 3 à 5 ans et 54 % des 6-10 ans. À partir de 11 ans, les établissements prennent davantage de place : 40 % des 11-15 ans et 56 % des 16-17 ans y sont accueillis.
Ce basculement s’explique par plusieurs facteurs : besoins éducatifs spécifiques, situations familiales plus complexes, troubles psychiques ou comportementaux, parcours déjà marqués par des ruptures, mais aussi manque de places adaptées en famille d’accueil.
Pour les jeunes majeurs, les modalités changent encore : 25 % sont pris en charge dans des lieux de vie autonomes et 51 % en établissements. Là encore, l’enjeu est très concret : comment aider un jeune à devenir autonome sans le laisser seul trop tôt ?
Enfants placés : de fortes disparités selon les départements
La protection de l’enfance est une compétence départementale. Résultat : les situations varient fortement d’un territoire à l’autre.
La part des bénéficiaires d’une mesure d’ASE parmi les moins de 21 ans n’est pas homogène. La Drees souligne que seule la moitié des collectivités ont une part comprise entre 2,0 % et 3,0 %. Certains départements sont donc nettement au-dessus, d’autres en dessous.
Ces écarts peuvent s’expliquer par la structure démographique, le niveau de précarité, les politiques locales de prévention, les pratiques de signalement, les décisions judiciaires, la présence de mineurs non accompagnés, mais aussi l’offre disponible : familles d’accueil, établissements, dispositifs éducatifs, hébergements autonomes.
Autrement dit, l’ASE ne raconte pas seulement l’histoire des enfants protégés. Elle raconte aussi celle des territoires.
Les dépenses départementales atteignent 11,7 milliards d’euros
L’autre chiffre fort du dossier concerne les dépenses. En 2024, les départements ont consacré 11,7 milliards d’euros à la protection de l’enfance. Ce montant inclut la rémunération des assistants familiaux, mais pas les autres dépenses de personnel des départements.
La hausse est importante : +6,7 % en euros courants par rapport à 2023, et +4,6 % en euros constants, c’est-à-dire une fois l’inflation prise en compte.
Depuis 1998, les dépenses totales d’ASE ont été multipliées par 2,7 en euros courants. En tenant compte de l’inflation, cela représente tout de même une hausse de 78 % en euros constants.
Ces dépenses financent principalement les mesures d’accueil, qui concentrent 80 % des dépenses d’ASE. Le reste concerne notamment les allocations, les actions éducatives et la prévention spécialisée.
Combien coûte une mesure d’accueil ?
En 2024, la dépense annuelle moyenne d’accueil par bénéficiaire atteint 42 400 euros au niveau national.
Ce chiffre peut impressionner. Mais il ne faut pas le lire comme un simple coût administratif. Il recouvre l’hébergement, l’accompagnement éducatif, la rémunération des assistants familiaux quand il y a accueil familial, le fonctionnement des établissements, l’encadrement, la prise en charge de besoins parfois lourds et les dispositifs permettant à un enfant ou un jeune d’être protégé.
La Drees rappelle aussi que les écarts entre départements peuvent être liés à la structure de l’offre. Les dépenses par bénéficiaire sont généralement plus élevées dans les territoires qui recourent davantage aux établissements ou à des modes de prise en charge hors famille d’accueil.
Autrement dit, plus l’accueil se fait en établissement, plus le coût moyen tend à augmenter. Ce n’est pas forcément le signe d’une mauvaise gestion : cela peut traduire des besoins plus lourds, des profils plus âgés, un manque d’alternatives ou une offre locale différente.
Ce que ces chiffres disent de la protection de l’enfance
Le dossier de la Drees confirme une tendance : l’ASE est de plus en plus sollicitée. Plus d’enfants et de jeunes accompagnés, plus de mesures, plus de jeunes majeurs maintenus dans le dispositif, moins de familles d’accueil, davantage d’établissements, plus de dépenses.
Mais derrière la mécanique statistique, une question demeure : comment protéger mieux, plus tôt, et plus durablement ?
L’enjeu n’est pas seulement de compter les enfants placés ou accompagnés. Il est aussi de prévenir les ruptures, de soutenir les familles avant que les situations ne se dégradent, de mieux accompagner les assistants familiaux, de renforcer les équipes éducatives, de garantir des places adaptées et de ne pas laisser les jeunes majeurs sortir du dispositif sans solution.
En clair : la hausse des dépenses n’est pas seulement un sujet budgétaire. C’est un indicateur social. Elle montre que les besoins de protection, d’éducation, de logement, de soins et d’accompagnement restent immenses.
Aide sociale à l’enfance 2024 : les chiffres à retenir
Fin 2024, 392 600 enfants et jeunes de moins de 21 ans bénéficient d’au moins une mesure d’aide sociale à l’enfance.
Ils représentent 2,4 % des moins de 21 ans.
224 700 jeunes bénéficient d’une mesure d’accueil hors de leur milieu de vie habituel.
180 800 jeunes bénéficient d’une action éducative.
Le nombre total de mesures d’ASE atteint 405 500, soit 24,6 mesures pour 1 000 jeunes de moins de 21 ans.
La part des enfants confiés à l’ASE en famille d’accueil continue de reculer : 35 % fin 2024, contre 56 % en 2006.
Les établissements sont désormais la première modalité d’accueil, avec 40 % des accueils.
Les dépenses départementales de protection de l’enfance atteignent 11,7 milliards d’euros en 2024.
La dépense annuelle moyenne d’accueil par bénéficiaire est estimée à 42 400 euros.
Pourquoi c’est important ?
L’aide sociale à l’enfance reste l’un des piliers les plus sensibles de notre système social. Elle concerne des enfants vulnérables, des familles fragilisées, des professionnels souvent sous pression et des départements qui doivent répondre à des besoins croissants.
La hausse du nombre de bénéficiaires n’est donc pas un simple chiffre de plus dans un tableau. C’est le reflet d’une société où davantage d’enfants et de jeunes ont besoin d’être protégés, accompagnés, stabilisés. Et où la question n’est plus seulement de savoir combien coûte la protection de l’enfance, mais comment lui donner les moyens d’être réellement protectrice.
Source : Drees, dossier 2026 sur l’aide sociale à l’enfance, bénéficiaires, mesures et dépenses départementales associées.
Sophie Madoun