Imaginez une jeune fille de 15 ans et demi qui décide d’entrer  dans un monastère bouddhiste et de méditer 14 heures quotidiennement durant 3 ans et qui au terme de cette période devient la plus jeune Lama occidentale à seulement 19 ans.  Qui part en Inde, continuer sa quête spirituelle encore 3 ans. Puis, s’oriente vers les médias et y travaille, pour devenir, entre autre la productrice de Cyril Hanouna, durant 23 ans. C’est le parcours extraordinaire d’Hermès Garanger. Une jeune femme formidable qui nous a accordé un entretien suite à la parution de son ouvrage*. Extraordinaire.

 

Pouvez-vous nous dire comment vous vous êtes retrouvée à faire une retraite à 15 ans ½?

Hermès Garanger : Mes parents, ayant fondé l’un des premiers centres bouddhistes tibétains d’Occident, j’ai grandi dans cet univers depuis ma naissance. Je rêvais de faire cette retraite traditionnelle de 3 ans après mon bac pour apprendre à méditer mais suite à un concours de circonstance, j’ai eu l’opportunité de rentrer à 15 ans et ½, comme je le raconte ci-dessous :

« Alors que la nouvelle promotion des retraitants s’apprête à entrer en retraite pour trois ans, l’une des participantes me demande de l’assister une partie de l’été jusqu’à son entrée en retraite prévue le 10 novembre 1988. Jeanine est une femme d’une cinquantaine d’années, que je connais depuis toute petite. Malentendante, elle ne pourrait malheureusement pas suivre seule les enseignements qui seront transmis par le grand maître et méditant tibétain Bokar Rimpoché, venu spécialement d’Inde pour l’occasion. Mais elle ne renonce pas et persiste à chercher quelqu’un qui puisse lui retranscrire toutes les instructions qui seront données quotidiennement dans le temple. En désespoir de cause, Jeanine se tourne vers moi et me demande, sans grande conviction, si j’accepterais de l’aider pendant quelques semaines. J’ai 15 ans et demi, l’année scolaire vient de se terminer et, comme chaque année, une vingtaine de jeunes ont prévu de passer l’été au monastère avec leurs parents. Les retrouvailles approchent, les baignades au lac la journée et les feux de camp sur lesquels on fera griller des chamallows le soir sont programmés depuis longtemps. On chantera tous ensemble « Let it be », accompagnés par la guitare d’un ami musicien. Bref, ces vacances, je les attends depuis l’été dernier ! Chaque année, les huit semaines de répit sont de véritables moments de joie et de liberté. Pourquoi devrais-je renoncer à tous ces instants de bonheur à venir pour accompagner une femme qui veut trouver le bonheur en partant méditer ? Quel dilemme ! Il fallait choisir entre son bonheur et le mien ! Le mien, je le connais déjà, mais le sien m’intrigue. Ma décision est rapidement prise. Plutôt que de m’amuser avec les jeunes de mon âge, je décide cet été-là d’être studieuse et de lui rendre ce service. Une dérogation me fut alors accordée afin que je puisse entrer dans le temple pour assister Jeanine. Je suis la seule sur quarante futurs retraitants à ne pas entrer en retraite, mais aussi la plus jeune de l’assemblée au milieu de tous ces adultes, étonnés de me sentir aussi investie. Le mois de septembre est déjà là, les feux de camp se sont éteints, les chamallows ont été mangés, la guitare rangée, mes amis sont repartis et la rentrée des classes approche. Les semaines d’instructions s’enchaînent et je commence mes cours par correspondance pendant les courtes pauses que l’on nous accorde. Les retraitants se préparent un peu plus chaque jour, intégrant les centres de retraite respectifs à la tombée de la nuit. Leurs coupes de cheveux se raccourcissent pour terminer crânes rasés et ils ont troqué leurs tenues vestimentaires sombres contre des robes bordeaux, revêtant le zen de la même couleur. Le 7 novembre 1988, vers 22 heures, alors que je termine de dîner dans la résidence du Lama qui dirige le centre, il me dit d’un ton joyeux : « Hermès, tu ne veux pas faire la retraite, il reste une cabane ? » Depuis toute petite, j’ai l’habitude qu’il me taquine. Alors je hoche la tête et souris, puis je rentre à pied retrouver ma mère et mon frère dans le petit pavillon qui se trouve en face du temple et que nous habitons depuis toujours dans un confort spartiate. Une fois chez moi, je m’empresse de répéter la proposition surprenante que l’on vient de me faire. Le temps de remonter le petit chemin du parc dans le noir, accompagnée de ma maman, je frappe chez le Lama qui est sur le point de se coucher. Il s’ensuit une conversation surréaliste au cours de laquelle j’ex- prime mon enthousiasme à l’idée de partir en retraite et j’obtiens, certes de manière un peu précipitée, l’accord de ma maman. Avec le recul, je réalise que ce soir-là, je ne lui ai certainement pas laissé le temps nécessaire à la réflexion. Jeanine renonçait à entrer en retraite. Cette petite pièce de 9 m2 était alors pour moi !!! Le Lama m’avoua par la suite qu’il avait lancé cela sur le ton de la plaisanterie mais, très vite, son discours avait changé face à mon engouement communicatif.

J’étais née dans cet univers, avais grandi auprès des plus grands maîtres tibétains et suivi toute la préparation de cette retraite. Alors étais-je finalement moins prête qu’un autre? »

Qu’est-ce que la méditation a appris à la jeune fille que vous étiez?

Hermès Garanger : « Cette expérience méditative fut la plus longue, la plus intense et la plus marquante de ma vie. Les conditions étaient extrêmes mais les expériences méditatives dépassaient tout. Lorsque l’on médite pendant trois ans de manière aussi intensive, nous n’avons absolument aucun recul qui puisse nous permettre de définir l’impact positif que pourrait avoir la méditation sur notre vie. Certes, elle développait un ressenti précis et affûté à travers les différents états internes que nous expérimentions, mais il était difficile de savoir ce qu’elle pourrait apporter à long terme et surtout lorsque nous serions confrontées à des situations plus compliquées. Bien que nous passions par toutes sortes de nuances émotionnelles au cours de ces trois années, aucun mot ne serait assez fort pour décrire la profondeur et la pureté de ces instants. »

« Qu’ai-je finalement fait pendant ces 16600heures de silence? Méditer! Rien que méditer. Mais qu’est-ce que la méditation au juste ? Souvent traduit du tibétain ou du sanscrit par « cultiver », culti- ver la capacité d’être bienveillant ou accroître notre attention de manière concentrée, ce mot pourrait aussi dire « se familiariser avec », se familiariser avec une nouvelle manière de voir les choses. Ainsi, j’ai appris, tout au long de la retraite, à développer cette autre façon d’appréhender les différentes situations de la vie, agréables comme désagréables, dans une optique plus large, plus positive, plus optimiste.

Vous êtes Maman, enseignez-vous les préceptes de la méditation à votre fille?

Hermès Garanger : Oui, je lui transmets ce que j’ai appris et enseigne la méditation auprès des enfants.

Vous avez subis de nombreux tests afin de comprendre comment fonctionnait votre cerveau. Pouvez-vous nous en donner les résultats?

Hermès Garanger : « Et contre toute attente, je rentre avec des réponses précises, plus scientifiques, voire personnelles, à mes interrogations de toujours…

« Pourquoi suis-je aussi déterminée et concentrée lorsque j’entreprends quelque chose? Grâce à quoi ai-je pu rattraper trois ans d’études en dix mois? Comment ma créativité se développe-t-elle? D’où viennent mes capacités d’adaptation en toutes circonstances ? Comment puis-je prendre une décision si vite? Pourquoi suis-je toujours optimiste? Grâce à quoi suis-je une battante? D’où me vient ce discernement? Comment ai-je développé la satisfaction ou l’équilibre émotionnel ? Pourquoi suis-je aussi sensible à la souffrance des êtres et si peu concernée par la mienne ? Comment ai-je autant de contrôle sur mes émotions ? Qu’ai-je pu développer sans le savoir pour atténuer la douleur, et comment aurais-je pu savoir que j’avais cette capacité en moi si je n’avais pas vécu ces expériences ? »

Vivre cette aventure de l’intérieur tout en étant confrontée au monde neuroscientifique a été un sacré challenge pour moi qui suis plutôt de nature discrète lorsqu’il s’agit de vivre ma spiritualité. Mais en grande passionnée de neurosciences, j’ai vécu ces six jours d’expériences, certes éprouvants, comme un voyage ailleurs, à mi-chemin entre mon cerveau et mon esprit !

Ce séjour, entouré de nombreux scientifiques, m’a permis de découvrir de nouvelles perspectives, d’autres dimensions, des capacités inexplorées et de visiter des terres inconnues qui font pourtant partie de moi.

Jamais mon cerveau et mon esprit n’ont autant été sollicités, tiraillés, alliés, solidaires, unis, proches, complémentaires… Mais les deux m’ont accompagnée de manière égale tout au long de cette recherche intérieure, invisible à l’œil nu, mais que la technologie permet de révéler, sans détour, ni dissimulation. »

Comment pourriez-vous définir le bonheur?

Hermès Garanger : « La définition du bonheur ne serait-elle pas tout simplement d’apprendre à être bien en toutes circonstances ? Rendre les vagues émotionnelles plus douces pour éviter de passer d’un pic de bonheur ascensionnel à un creux dépressif précipité.

Éviter de passer d’une tempête intérieure à un calme absolu…

Éviter de passer du noir au blanc en oubliant d’y mettre des nuances…

Et si la méditation n’était autre qu’une palette de peinture qui nous permettrait d’ajouter un peu de nuances sur les instants de notre vie ?

Nous pourrions alors atténuer les moments obscurs par une touche de blanc pour redonner de l’éclat à notre joie intérieure assombrie… Ajouter du jaune pour rendre encore plus belle cette journée de printemps… Remettre un peu de bleu dans ce ciel gris parisien… Du vert dans un paysage émotionnel désertique… Du rose dans une vie sentimentale un peu chaotique… »

Quels conseils pouvez-vous nous prodiguer?

Hermès Garanger : « – L’une des plus belles leçons de cette retraite a finalement été celle d’apprendre à Être! Je ne sais pas faire semblant, je ne sais pas tricher envers moi-même, j’ai appris à m’écouter, à reconnaître mes émotions, à les analyser, à les comprendre, à les canaliser pour les transformer. Être soi aussi bien dans les situations agréables que désagréables, être vulnérable, sensible, authentique, vraie, entière, honnête. Quand on l’est envers soi-même, alors on peut l’être envers les autres. »

« – L’apprentissage de la satisfaction a été un autre très bel enseignement de cette retraite. À partir du moment où nous prenons conscience que l’esprit est illimité, nous comprenons qu’il sera sans cesse insatisfait. Transformer cette insatisfaction, en quelque sorte, notre lassitude, notre morosité, nos frustrations, en satisfaction, apporte tellement de contentement. Essayez de ne pas vous plaindre ne serait-ce qu’une seule journée ! Cela semble impossible et pourtant, qu’est-ce que cela fait du bien de se contenter de ce que l’on a. Bien sûr je ne parle pas de grandes souffrances, mais quand on grandit dans un pays paisible, que la vie y est douce, que les conditions y sont agréables, que l’on est entouré des bonnes personnes et que l’on a de quoi vivre, à quoi bon se plaindre de la météo, du chauffeur de taxi qui râle, de la baguette trop cuite, de la caissière trop lente ou de la file d’attente trop longue à la poste ? Apprendre la satisfaction est un état d’esprit qui rend patient et heureux dans bien des circonstances. Le bonheur n’est pas une accumulation de choses. Il est véritablement là où l’on souhaite le trouver. Souvent simple, instantané parfois, présent partout, spontané en général. Il concerne tout le monde et ne dépend de personne. »

A Lire :

www.santecool.net*Lama à 19 ans… Et après ? préfacé par Véronique,  Hermès Garanger – Éditions Claire Lumière, 14,90 euros

 

Propos recueillis par Sophie Madoun