Que deviennent les bébés prématurés lorsqu’ils atteignent l’âge de 10 ans ? Vont-ils aussi bien que les enfants nés à terme ? Rencontrent-ils davantage de difficultés à l’école, dans leurs relations avec les autres ou dans leur développement ?
Une vaste étude française apporte aujourd’hui des réponses particulièrement précises.
Menée par des chercheurs et chercheuses de l’Inserm, de l’Université Paris Cité et du Centre hospitalier intercommunal de Créteil, elle s’appuie sur le suivi de 2 181 enfants nés prématurément et sur leur comparaison avec plusieurs milliers d’enfants nés à terme issus de la cohorte Elfe.
Les résultats ont été publiés dans la revue scientifique eClinicalMedicine.
Et le message est à la fois rassurant et nuancé : à 10 ans, la grande majorité des enfants nés prématurément est en bonne santé et scolarisée, mais certains restent plus exposés à des difficultés comportementales, scolaires, développementales ou sociales.
À partir de quand un bébé est-il considéré comme prématuré ?
En France, environ 7 % des naissances surviennent avant le terme normal de la grossesse.
On parle de prématurité lorsqu’un bébé naît avant 37 semaines d’aménorrhée.
La prématurité n’est toutefois pas uniforme.
Les médecins distinguent plusieurs niveaux :
- entre 24 et 26 semaines d’aménorrhée révolues : prématurité extrême ;
- entre 27 et 31 semaines : grande prématurité ;
- entre 32 et 34 semaines : prématurité modérée.
La naissance prématurée peut affecter la maturation de plusieurs organes, notamment du cerveau. C’est précisément pour comprendre les éventuelles conséquences à long terme que les chercheurs suivent ces enfants plusieurs années après leur naissance.
Une vaste étude française menée jusqu’à l’âge de 10 ans
Depuis 2011, l’équipe Oppale du Centre de recherche en épidémiologie et statistiques suit le développement d’enfants nés prématurément en France.
Pour cette nouvelle analyse, les chercheurs ont étudié les données de 2 181 enfants prématurés âgés de 10 ans et les ont comparées à celles de 7 286 enfants nés à terme issus de la cohorte Elfe.
Les données ont été recueillies au cours d’entretiens téléphoniques avec les parents.
Les chercheurs se sont notamment intéressés :
- au comportement des enfants ;
- à leur scolarité ;
- au recours à des soins liés au développement ;
- au soutien scolaire ;
- à leurs activités extrascolaires ;
- à leurs relations sociales ;
- à la perception de leur état de santé par leurs parents.
La majorité des enfants prématurés est en bonne santé à 10 ans
Premier résultat rassurant : une grande majorité des parents considère son enfant né prématurément en bonne santé générale.
La scolarisation dans des établissements et des classes ordinaires est par ailleurs quasiment généralisée dans tous les groupes d’enfants étudiés.
Autrement dit, être né prématurément ne signifie pas nécessairement rencontrer des difficultés importantes pendant toute son enfance.
Mais les écarts avec les enfants nés à terme existent bel et bien.
16 % des enfants prématurés présentent des difficultés comportementales
À l’âge de 10 ans, 16 % des enfants nés prématurément présentent des difficultés comportementales, contre 12 % des enfants nés à terme.
Les difficultés liées à la gestion des émotions figurent parmi les plus fréquemment rapportées.
Les analyses montrent que chacun des groupes d’enfants prématurés présente un risque accru de difficultés comportementales et de recours à des soins de santé liés au développement par rapport aux enfants nés à terme.
Près d’un enfant extrêmement prématuré sur deux reçoit encore des soins à 10 ans
Chez les enfants nés le plus tôt, le recours aux soins reste important.
À 10 ans, près d’un enfant sur deux né extrêmement prématuré bénéficie d’au moins un soin lié à des difficultés développementales.
Ces soins concernent notamment :
- les difficultés de développement ;
- le comportement ;
- le langage ;
- les apprentissages.
Ils peuvent être assurés par des orthophonistes, des psychologues ou des psychiatres.
Le recours à plusieurs types de soins diminue avec l’âge gestationnel.
Ainsi, 27 % des enfants les plus prématurés bénéficient d’au moins deux soins différents, contre 11 % des enfants nés modérément prématurés.
23 % des enfants prématurés ont besoin de soutien scolaire
L’école constitue l’un des domaines où les différences sont les plus visibles.
À 10 ans, 23 % des enfants nés prématurément bénéficient d’un soutien scolaire, contre 12 % des enfants nés à terme.
Chez les enfants nés entre 24 et 26 semaines, cette proportion atteint même 35 %.
Les chercheurs constatent également davantage de redoublements chez les enfants nés très prématurément.
Parmi les enfants scolarisés en classe ordinaire :
- 16 % de ceux nés entre 24 et 26 semaines ont redoublé ;
- 11 % de ceux nés entre 27 et 31 semaines ;
- 4 % de ceux nés entre 32 et 34 semaines ;
- contre 3 % des enfants nés à terme.
Mais 7 enfants prématurés sur 10 n’ont pas de difficulté particulière en français ou en mathématiques
Le tableau n’est toutefois pas alarmant.
Parmi les enfants nés prématurément et scolarisés dans une classe ordinaire correspondant à leur niveau attendu, environ 70 % des parents déclarent que leur enfant ne rencontre aucune difficulté particulière en français ni en mathématiques.
Cette proportion atteint environ 80 % chez les enfants nés à terme.
Certaines difficultés persistent entre 5 et 10 ans
L’étude montre aussi que les besoins d’accompagnement peuvent s’inscrire dans la durée.
Parmi les enfants prématurés qui bénéficiaient déjà de soins liés au développement ou d’un soutien scolaire à l’âge de 5 ans, 57 % en bénéficient toujours à 10 ans.
À l’inverse, 27 % des enfants qui ne bénéficiaient d’aucun soutien à 5 ans en reçoivent à 10 ans.
Certaines difficultés peuvent donc persister mais également apparaître plus tardivement, notamment lorsque les exigences scolaires et sociales augmentent avec l’âge.
Sport, anniversaires, copains : la prématurité peut aussi peser sur la vie sociale
Les chercheurs ont également étudié la participation des enfants à différentes activités.
À l’âge de 10 ans :
- 69 % des enfants prématurés pratiquent une activité sportive, contre 77 % des enfants nés à terme ;
- 55 % ont eu une fête d’anniversaire avec des amis, contre 60 % ;
- 54 % ont été invités à dormir chez un ami au cours des douze mois précédents, contre 63 % des enfants nés à terme.
Les enfants prématurés sont également plus susceptibles, selon leurs parents, de déclarer ne pas avoir d’amis proches, d’être moins satisfaits de leur cercle d’amis ou de passer moins de temps avec eux en face à face.
Les difficultés comportementales semblent jouer un rôle important
La participation aux activités extrascolaires et sociales est plus faible chez les enfants présentant des difficultés comportementales.
Ce constat concerne aussi bien les enfants prématurés que ceux nés à terme.
Les chercheurs observent également une participation sociale plus limitée chez les enfants bénéficiant d’un soutien scolaire.
Les enfants extrêmement prématurés restent les plus vulnérables
Plus la naissance a eu lieu tôt, plus les conséquences peuvent être importantes.
Selon les parents interrogés, 14 % des enfants nés entre 24 et 26 semaines présentent des limitations dans leurs activités quotidiennes, contre 4 % des enfants nés entre 32 et 34 semaines.
Ces limitations sont principalement associées à des troubles neurodéveloppementaux.
Environ 20 % des parents d’enfants prématurés rapportent par ailleurs des difficultés importantes sur le plan émotionnel, comportemental ou relationnel.
« Une population vulnérable » encore à 10 ans
Pour Véronique Pierrat, première autrice de l’étude, chercheuse Inserm et néonatalogiste au Centre hospitalier intercommunal de Créteil, ces résultats montrent que les enfants nés prématurément constituent encore à 10 ans « une population vulnérable ».
Les chercheurs insistent notamment sur l’importance d’un suivi personnalisé, particulièrement pour les enfants nés extrêmement prématurément.
Ce suivi devrait se poursuivre pendant la transition entre l’enfance et l’adolescence afin de favoriser leur santé, leur éducation et leur inclusion sociale.
La prématurité peut aussi avoir des conséquences pour toute la famille
Les auteurs de l’étude soulignent un autre aspect souvent moins visible : les difficultés rencontrées par l’enfant peuvent avoir des répercussions durables sur le quotidien familial.
Pierre-Yves Ancel, dernier auteur de l’étude, responsable de l’équipe Oppale et professeur à l’Université Paris Cité, rappelle que les difficultés comportementales, scolaires ou quotidiennes et le recours à des accompagnements spécialisés peuvent « peser durablement sur le quotidien des parents ».
Un point essentiel, car le suivi de la prématurité ne concerne donc pas uniquement l’enfant mais aussi son environnement familial.
Faut-il s’inquiéter si son bébé est né prématurément ?
Les chiffres de cette étude doivent être interprétés avec nuance.
Ils montrent une augmentation statistique de certains risques, mais ils ne permettent évidemment pas de prédire le devenir d’un enfant en particulier.
Et surtout, le constat global reste rassurant : la majorité des enfants prématurés est considérée en bonne santé à 10 ans et est scolarisée normalement.
L’enjeu est donc moins de s’inquiéter que de ne pas perdre de vue la possibilité de difficultés pouvant apparaître ou persister au fil de l’enfance.
Ce qu’il faut retenir
Les données françaises montrent qu’à 10 ans, la plupart des enfants nés prématurément vont bien.
Mais comparés aux enfants nés à terme :
- 16 % présentent des difficultés comportementales, contre 12 % ;
- 23 % bénéficient d’un soutien scolaire, contre 12 % ;
- les enfants les plus prématurés recourent davantage à des soins liés au développement ;
- certaines difficultés peuvent persister entre 5 et 10 ans ;
- la participation à certaines activités sportives et sociales est légèrement moins fréquente ;
- les enfants nés extrêmement prématurément restent les plus vulnérables.
La grande leçon de cette étude est donc simple : la prématurité ne condamne absolument pas un enfant à rencontrer des difficultés, mais ses effets éventuels peuvent nécessiter une surveillance et un accompagnement jusqu’à l’adolescence.
Epipage-2 et Elfe : deux grandes cohortes françaises
La cohorte Epipage-2, pilotée par l’Inserm, a inclus à l’origine 7 819 enfants nés prématurément, entre cinq et sept mois et demi de grossesse, entre avril et décembre 2011.
Elle cherche notamment à mieux comprendre les conséquences de la prématurité sur le développement neuromoteur, sensoriel, cognitif et comportemental des enfants ainsi que sur leurs apprentissages et leur famille.
La cohorte Elfe, menée par l’Inserm et l’Ined, suit de son côté près de 18 000 enfants nés en 2011, de la naissance jusqu’à l’âge adulte, afin d’étudier comment leur environnement influence leur développement, leur santé et leur socialisation.
Source scientifique
- Prématurité : le dossier complet de l’Inserm
- Inserm Magazine : Prématurité, l’urgence d’agir
- L’étude scientifique « Outcome at ten years of children born preterm: the Epipage-2 and Elfe cohort studies » publiée dans eClinicalMedicine
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Sophie Madoun