Plus on est informé, plus on prend de mauvaises décisions : les neurosciences montrent comment le feedback active les biais cognitifs, augmente la prise de risque et limite la rationalité, notamment en santé.
Plus on est informé, plus on prend de mauvaises décisions : une étude menée par des chercheurs de l’Inserm et de l’École normale supérieure, publiée dans Nature Communications, montre que recevoir un retour sur les conséquences de ses choix ne rend pas forcément plus rationnel. Au contraire, cette information peut augmenter la prise de risque, en activant des mécanismes cérébraux et des biais cognitifs bien identifiés.
Ce que disent vraiment les neurosciences de la prise de décision
Les neurosciences de la décision montrent depuis longtemps que la prise de décision ne repose pas uniquement sur le raisonnement logique. Lorsqu’une personne évalue un choix risqué, plusieurs systèmes cérébraux fonctionnent en parallèle, parfois en tension. Le cerveau ne cherche pas prioritairement à maximiser un gain objectif ou une valeur attendue, mais à anticiper ce qu’il va ressentir, à réduire l’incertitude, à éviter une émotion négative et à obtenir une récompense psychologique, immédiate ou différée.
Dans des travaux menés par des chercheurs de l’Inserm et de l’École normale supérieure, publiés dans la revue scientifique Nature Communications, les scientifiques se sont intéressés à l’effet du retour d’information sur les conséquences d’un choix — ce que les chercheurs appellent le feedback. Ce retour peut prendre plusieurs formes : savoir si l’on a gagné ou perdu, ou encore découvrir ce qui se serait produit si un autre choix avait été fait. L’étude montre que ce type d’information agit comme un signal cérébral puissant, activant surtout les circuits émotionnels, bien plus que les mécanismes du calcul rationnel. Le résultat est contre-intuitif : l’information ne stabilise pas la décision, elle la rend au contraire plus sensible aux biais cognitifs.
Une étude à grande échelle pour comprendre pourquoi on prend de mauvaises décisions
Pour tester ces effets, l’équipe de recherche dirigée par Stefano Palminteri a conduit des expériences comportementales impliquant plus de 500 participants, en collaboration avec la Paris School of Economics. Les volontaires devaient faire, à de nombreuses reprises, un choix entre une option sûre et une option risquée. L’option sûre garantissait un gain modeste mais certain. L’option risquée offrait une probabilité variable de gain, parfois élevée, parfois faible, avec la possibilité de ne rien gagner.
Les chercheurs ont fait varier à la fois la probabilité de gain (10 %, 50 %, 90 %) et la valeur des gains (40 ou 60 points), afin de créer des situations où l’option risquée était parfois mathématiquement plus avantageuse, parfois non. La qualité des décisions était évaluée à l’aide de la valeur attendue, c’est-à-dire le gain moyen théorique calculé à partir des probabilités. Cette méthode permet de déterminer, indépendamment des préférences personnelles, quel choix est le plus rationnel d’un point de vue mathématique.
Un résultat central : plus de risque, pas de meilleures décisions
Les résultats sont clairs : lorsque les participants recevaient un retour sur les conséquences de leurs choix, la prise de risque augmentait de 35 % à 45 %, sans amélioration de la qualité des décisions. Autrement dit, les participants tentaient davantage leur chance, mais ne choisissaient pas plus souvent l’option la plus rationnelle au sens de la valeur attendue. L’information ne produisait donc pas l’effet d’apprentissage attendu.
Curiosité et peur de regretter : pourquoi on prend de mauvaises décisions
Lorsque les participants ne voyaient que le résultat du choix qu’ils avaient fait, l’augmentation de la prise de risque était liée à un mécanisme simple : la curiosité. Le cerveau perçoit alors l’option risquée comme plus informative, tandis que l’option sûre n’apporte rien de nouveau. À l’inverse, lorsque les participants découvraient aussi ce qu’ils auraient pu obtenir en faisant un autre choix, un autre mécanisme entrait en jeu : l’anticipation du regret. La perspective de “passer à côté” d’un meilleur résultat pousse alors à prendre plus de risques lors des décisions suivantes.
L’anticipation suffit à modifier le comportement
Un résultat particulièrement marquant de l’étude est que l’augmentation de la prise de risque apparaît parfois avant même que les participants aient reçu la moindre information. Le simple fait de savoir qu’un retour sur les conséquences allait être donné suffisait à modifier leur attitude face au risque.
Comme l’explique Stefano Palminteri :
« Ces résultats suggèrent que la simple anticipation du fait de recevoir un retour sur ses choix modifie l’attitude face au risque, avant même toute expérience. »
Le cerveau ne décide donc pas seulement à partir des faits, mais à partir de ce qu’il anticipe ressentir.
Quand un résultat positif freine paradoxalement la prise de risque
Autre résultat contre-intuitif : juste après avoir reçu une confirmation que le choix effectué était optimal, les participants avaient tendance à réduire leur prise de risque lors du choix suivant.
Comme l’analyse Stefano Palminteri :
« Selon les théories dominantes, on devrait s’attendre à ce qu’un résultat positif conduise à répéter le choix associé. Or, nous observons l’inverse. Cela peut s’expliquer par un biais cognitif appelé erreur du parieur : après avoir gagné, les personnes estiment qu’elles ont moins de chances de regagner immédiatement. »
Santé : pourquoi informer ne suffit pas ?
Ces résultats éclairent de nombreux constats en santé publique. Informer sur les risques est indispensable, mais l’information seule ne suffit pas à modifier les comportements. Face à des messages répétés sur les dangers du tabac, de l’alcool, d’addictions en tout genre ou de certaines pratiques médicales, le cerveau émotionnel peut minimiser le risque, rationaliser le comportement ou rechercher une récompense immédiate pour apaiser l’angoisse. Dans certains cas, insister sur les conséquences négatives peut même renforcer des biais cognitifs plutôt que soutenir une décision plus rationnelle.
Ce que cette étude change pour la prévention
Comme le souligne Antonios Nasioulas, premier auteur de l’étude :
« Le retour d’information est souvent présenté comme un outil permettant d’améliorer les décisions, notamment en finance ou en santé. Cette étude montre qu’il peut au contraire introduire de nouveaux biais, en modifiant l’attitude face au risque plutôt qu’en favorisant un apprentissage rationnel. »
Ces travaux invitent donc à repenser la manière dont sont conçus les messages de prévention et les dispositifs d’aide à la décision.
Alors, pourquoi on prend de mauvaises décisions malgré le fait qu’on connaisse les faits ?
Plus on est informé, plus on prend de mauvaises décisions, non parce que l’information est inutile, mais parce que le cerveau humain transforme le retour sur les conséquences en signaux émotionnels. Curiosité, anticipation du regret et biais cognitifs peuvent alors prendre le pas sur le raisonnement logique, augmentant la prise de risque sans améliorer la rationalité.
Sophie Madoun