La Bible aurait-elle été écrite par une intelligence artificielle ? Évidemment non. Et pourtant, cette phrase complètement absurde se retrouve aujourd’hui au cœur d’une polémique bien réelle sur les détecteurs d’IA, après les accusations visant Thélyson Orélien, lauréat du Prix du Roman Fnac 2026. Mais l’histoire devient franchement vertigineuse lorsqu’on découvre qu’une autre intelligence artificielle, baptisée Enoch, est réellement utilisée par des chercheurs pour étudier les manuscrits de la mer Morte et qu’elle pourrait modifier la chronologie de certains des plus anciens textes bibliques connus.

Non, ChatGPT n’était pas assis à côté des auteurs de la Bible. Mais l’IA vient bel et bien de faire son entrée dans une histoire vieille de plus de deux millénaires.

 

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Un premier roman récompensé… puis accusé d’avoir été écrit par une IA

Thélyson Orélien lauréat du Prix du Roman Fnac 2026 avec C’était ça ou mourir Légende : Thélyson Orélien, lauréat du Prix du Roman Fnac 2026 pour son premier roman C’était ça ou mourir.

Tout commence avec Thélyson Orélien et son premier roman, C’était ça ou mourir.

Le livre vient de recevoir le Prix du Roman Fnac 2026, attribué par un jury réunissant 400 libraires et 400 lecteurs adhérents. Le roman raconte l’odyssée de Jonas Dorléon, professeur d’histoire-géographie contraint de fuir Haïti et de traverser les Amériques.

Puis, quelques heures après cette consécration, la machine s’emballe.

Un compte anonyme sur X baptisé « Balance ton Claude » affirme avoir soumis plusieurs passages du roman au détecteur d’intelligence artificielle Pangram. Selon ce compte, les résultats montreraient une très forte probabilité que certains passages aient été générés par une IA.

Une accusation extrêmement lourde.

Thélyson Orélien la dément formellement.

« J’ai toujours aimé la création et l’écriture, je ne vois pas pourquoi je ferais appel à une machine », a-t-il notamment déclaré à Libération, cité par Le HuffPost. Il estime également que les particularités de son écriture, nourrie de traditions haïtiennes et caribéennes, peuvent dérouter ce type d’outil. Son éditeur, Grasset, rejette lui aussi catégoriquement les accusations.

À ce jour, aucune preuve indépendante ne permet d’établir que le roman a été écrit par une intelligence artificielle.

Et c’est là que la Bible entre dans l’histoire.

La Bible détectée comme un texte écrit par une IA ? Vraiment ?

Pour dénoncer les limites des détecteurs automatiques, Grasset avance un exemple assez spectaculaire : certains outils seraient capables de conclure que… la Bible a été écrite artificiellement.

L’idée peut sembler être une bonne plaisanterie.

Elle ne l’est pas complètement.

Pangram reconnaît lui-même sur son propre site que certaines méthodes de détection fondées notamment sur la « perplexité » peuvent produire des résultats absurdes sur des textes historiques.

L’entreprise explique que ces systèmes peuvent considérer comme artificiels des textes très connus et très prévisibles statistiquement, simplement parce qu’ils ont énormément circulé dans les données utilisées pour entraîner les modèles de langage. Pangram cite précisément la Bible et la Déclaration d’indépendance américaine parmi les textes que ce type d’ancien détecteur peut présenter à tort comme générés par une IA. Pangram affirme toutefois que sa propre technologie fonctionne différemment et évite ce problème.

Voilà donc la situation assez extraordinaire dans laquelle nous nous trouvons en 2026 :

une intelligence artificielle peut être utilisée pour décider si un humain a réellement écrit son livre, tandis que certaines méthodes de détection peuvent être suffisamment fragiles pour soupçonner… des textes vieux de plusieurs millénaires.

Mais attendez.

Parce que l’histoire devient encore plus étonnante.

Enoch : cette fois, une IA travaille vraiment sur des textes bibliques

Elle s’appelle Enoch.

Et contrairement au détecteur utilisé dans la polémique littéraire, son travail n’est pas de déterminer si un texte a été écrit par un être humain ou par une machine.

Enoch cherche à savoir quand il a été écrit.

Une équipe internationale de chercheurs a développé ce modèle d’intelligence artificielle pour aider à dater les manuscrits de la mer Morte, découverts à partir de 1947 dans les grottes de Qumrân.

Ces milliers de fragments constituent l’un des ensembles de manuscrits anciens les plus importants jamais découverts. On y trouve notamment des copies de textes de la Bible hébraïque, ainsi que de nombreux autres écrits religieux juifs de l’Antiquité.

Jusqu’ici, la datation reposait principalement sur le carbone 14 et sur la paléographie, c’est-à-dire l’étude de la forme des écritures anciennes.

Enoch ajoute désormais une troisième possibilité : l’analyse algorithmique de la forme des lettres et des styles d’écriture.

L’étude a été publiée dans la revue scientifique PLOS One.

Comment Enoch peut-il dater un manuscrit vieux de 2 000 ans ?

Les chercheurs ont commencé par fournir au modèle 24 échantillons de manuscrits dont la datation au carbone 14 était connue.

Enoch a ainsi appris à établir des correspondances entre certaines caractéristiques de l’écriture et différentes périodes historiques.

Puis les scientifiques lui ont confié 135 manuscrits qui n’avaient pas encore été datés de cette manière.

Résultat : lors de l’évaluation réalisée ensuite par des paléographes, les prédictions d’Enoch ont été jugées compatibles dans 79 % des cas.

L’IA obtenait par ailleurs, dans les tests présentés par les chercheurs, une erreur absolue moyenne située autour de 28 à 31 ans pour les prédictions fondées sur les données au carbone 14 utilisées dans l’apprentissage.

Pour des documents vieux de plus de deux millénaires, ce degré de précision ouvre des perspectives fascinantes.

Mais ce n’est pas encore le plus intéressant.

Certains textes bibliques seraient plus anciens qu’on ne le pensait

Les datations obtenues grâce au carbone 14 et à Enoch se révèlent dans plusieurs cas plus anciennes que les estimations paléographiques traditionnellement retenues.

Parmi les exemples étudiés figure le manuscrit 4Q114, contenant des passages des chapitres 8 à 11 du Livre de Daniel.

Sa datation au carbone 14 fournit une fourchette comprise entre environ 230 et 160 avant notre ère. Cette période recoupe celle durant laquelle les spécialistes pensent que la dernière partie du Livre de Daniel a été composée.

Autrement dit, le fragment pourrait être étonnamment proche dans le temps de la période de rédaction du texte lui-même.

Et Daniel n’est pas seul.

Enoch a également proposé une datation au IIIe siècle avant notre ère pour le manuscrit 4Q109, une copie de l’Ecclésiaste.

Les auteurs de l’étude estiment que ces résultats pourraient faire de certains fragments de Daniel et de l’Ecclésiaste les premiers fragments connus de livres bibliques remontant à l’époque présumée de leurs auteurs.

Voilà où l’intelligence artificielle devient autrement plus intéressante qu’un simple détecteur de ChatGPT.

Non, Enoch ne « réécrit » pas la Bible

Attention toutefois à ne pas transformer cette découverte en Da Vinci Code numérique.

Enoch ne dit pas que le contenu de la Bible est faux.

Il ne prouve pas davantage qui a écrit tel ou tel texte.

Et il ne « découvre » évidemment aucun passage caché.

Son travail concerne essentiellement la chronologie des manuscrits.

Mais cette chronologie est capitale.

Savoir qu’un texte circulait plusieurs décennies plus tôt qu’on ne le pensait peut modifier notre compréhension de la diffusion des idées religieuses, des pratiques des communautés juives de l’Antiquité et, plus largement, du contexte dans lequel apparaîtront ensuite les premiers courants chrétiens.

Les chercheurs eux-mêmes expliquent que ces nouvelles datations alimentent les discussions sur les origines du judaïsme et du christianisme. Ils soulignent également que davantage de recherches restent nécessaires.

C’est peut-être moins spectaculaire qu’un ordinateur révélant soudain « le secret de la Bible ».

Mais scientifiquement, c’est beaucoup plus intéressant.

Et voilà que le pape Léon XIV arrive en France

Le télescopage des calendriers est assez délicieux.

Cette histoire éclate alors que le pape Léon XIV doit arriver en France vendredi 25 septembre 2026 pour un voyage de quatre jours qui le mènera notamment à Paris, Notre-Dame, au Stade de France, à Lourdes et à Metz. Le 25 septembre, il doit également prononcer un discours au siège de l’UNESCO à Paris.

Or Léon XIV a fait de l’intelligence artificielle l’un des grands sujets de son pontificat.

En mai 2026, le Vatican a créé une Commission interdicastérielle sur l’intelligence artificielle. Dans son encyclique Magnifica Humanitas, Léon XIV insiste sur la nécessité de maintenir la primauté de l’intelligence humaine, de la conscience et de la liberté face aux systèmes artificiels.

Plus intéressant encore : lorsque le pape a reçu le directeur général de l’UNESCO en juin, les échanges ont précisément porté sur les opportunités et les défis posés par l’intelligence artificielle.

Deux jours avant son arrivée en France, voilà donc l’IA propulsée au croisement de la littérature, de la Bible, de la science et de la religion.

Difficile de faire plus actuel.

La Bible écrite par l’IA ? Non. Mais l’IA est désormais entrée dans son histoire

Alors, la Bible a-t-elle été écrite par une intelligence artificielle ?

Non.

Et le simple fait qu’un logiciel puisse parfois produire ce genre de conclusion devrait suffire à nous rappeler qu’un pourcentage affiché par un algorithme n’est pas une preuve.

La polémique entourant Thélyson Orélien pose une question devenue urgente : jusqu’où peut-on faire confiance à une machine pour décider de l’origine d’une œuvre humaine ?

Enoch pose presque la question inverse.

Car ici, l’intelligence artificielle ne prétend pas remplacer l’auteur, le chercheur ou l’historien. Elle leur fournit un outil supplémentaire pour analyser des manuscrits vieux de plus de deux mille ans.

Et l’ironie est magnifique.

En 2026, certaines IA cherchent à déterminer si les écrivains écrivent encore eux-mêmes.

Pendant ce temps, une autre intelligence artificielle nous aide à comprendre quand certains des plus anciens textes de la Bible ont réellement été copiés.

Finalement, ce n’est peut-être pas la Bible qui nous apprend le plus de choses sur l’intelligence artificielle.

C’est l’intelligence artificielle qui commence à nous apprendre quelque chose de nouveau sur l’histoire de la Bible.

 

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Sophie Madoun