Droit d’Enfance dénonce la dégradation alarmante de la santé mentale des enfants confiés à l’ASE et appelle à un plan d’urgence pour leur prise en charge.

 

La santé mentale des enfants confiés à l’ASE est devenue un enjeu national. Selon la fondation Droit d’Enfance, un enfant placé sur deux est hospitalisé en psychiatrie. Manque de bilans psychologiques, pénurie de pédopsychiatres, absence de formation adaptée : les constats sont accablants. L’association propose aujourd’hui cinq mesures concrètes pour repenser la protection de l’enfance et éviter un naufrage humain.

Santé mentale enfants ASE : une crise silencieuse qui s’aggrave

La fondation Droit d’Enfance, engagée depuis plus de 160 ans dans la protection de l’enfance, tire la sonnette d’alarme sur la santé mentale des enfants ASE.
Reconnue d’utilité publique depuis 1866, elle accueille plusieurs centaines d’enfants confiés par l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) en Île-de-France.
Elle coordonne le numéro d’urgence européen 116 000 Enfants Disparus, lutte contre la prostitution des mineurs via le programme PARÉ, et collabore avec le Service Social International pour défendre les droits des enfants dans le monde.

En France, plus de 300 000 enfants sont aujourd’hui pris en charge par l’ASE. Ces jeunes, souvent confiés à l’État après des situations de maltraitance, d’abandon ou de grande précarité, présentent un profil psychologique bien plus fragile que la moyenne.

Selon les données publiées par Droit d’Enfance, un enfant sur deux hospitalisé en pédopsychiatrie est issu de l’ASE – soit 50 % des jeunes suivis en psychiatrie infantile.

Pourtant, malgré cette réalité largement connue, la prise en charge psychologique reste insuffisante.
Le bilan de santé initial, censé être systématique à l’entrée dans le dispositif ASE, n’est pas réalisé dans un tiers des départements.
Et lorsqu’il l’est, il ne comporte presque jamais d’évaluation psychologique approfondie.

Ce manque de repérage entraîne des troubles non diagnostiqués (anxiété, dépression, troubles de l’attachement, hyperactivité, troubles du comportement, difficultés de concentration) et des problèmes psychiques non pris en charge, tels que crises d’angoisse, troubles du sommeil, conduites auto-agressives ou repli sur soi.
Résultat : des traitements retardés, des parcours chaotiques, et des enfants en grande souffrance qui sombrent dans le silence, faute de soins adaptés.

Le grand angle mort de la protection de l’enfance

Les enfants confiés à l’ASE cumulent traumatismes précoces, instabilité affective et ruptures répétées de placement.
Sans accompagnement spécialisé, ces fragilités deviennent des troubles psychiques graves : troubles de l’humeur, anxiété chronique, phobies scolaires, dépression majeure, ou troubles du comportement pouvant aller jusqu’à la violence ou l’isolement total.

Les pédopsychiatres, pourtant essentiels à leur suivi, se raréfient.
Entre 2010 et 2022, leur nombre a chuté de 34 % selon la Cour des comptes.
Dans certains départements, les délais d’attente dépassent trois ans pour un simple rendez-vous en centre médico-psychologique (CMP).
Et pendant ce temps, les structures de l’ASE doivent gérer seules des situations médicales complexes, souvent sans infirmier, psychologue ou médecin référent.

Des équipes éducatives sous tension et en première ligne

75 % des professionnels interrogés par Droit d’Enfance déclarent ne pas être formés à la prise en charge d’enfants souffrant de troubles psychiatriques.
Dans les foyers et les maisons d’enfants, les éducateurs font face à des crises d’angoisse, fugues, automutilations ou colères explosives.
Faute de formation clinique, ils confondent parfois un trouble du comportement avec un acte de provocation ou un refus d’autorité.

Cette méconnaissance crée un effet domino :
– les enfants ne sont pas soignés ;
– les équipes s’épuisent ;
– les institutions se fragilisent, provoquant de nouvelles ruptures de placement.

À long terme, cela conduit à des déscolarisations, des placements d’urgence en hôpital psychiatrique, ou à une forme d’exclusion sociale précoce.

Santé mentale des enfants placés : les cinq mesures clés de Droit d’Enfance

Pour répondre à cette crise de santé publique, la fondation propose cinq mesures majeures :

  1. Rendre obligatoire un bilan de santé mentale pour chaque enfant placé, dès son entrée dans le dispositif ASE.

  2. Recruter au moins un professionnel médical ou paramédical (psychologue, infirmier, pédopsychiatre) dans chaque établissement de protection de l’enfance.

  3. Inclure dans la formation des éducateurs un module sur les troubles psychiatriques, les traitements et la gestion des crises.

  4. Créer des unités mobiles d’intervention médicale départementales, pour apporter un soutien rapide aux équipes.

  5. Cartographier les ressources médico-sociales disponibles afin de faciliter l’orientation des enfants vers les soins adaptés.

Ces propositions visent à établir un plan d’urgence national pour la santé mentale des enfants placés, axé sur la prévention, la formation et la coordination territoriale.

Un plaidoyer national pour 2026

La fondation Droit d’Enfance finalise un document de plaidoyer national, issu d’une enquête auprès des acteurs de terrain : éducateurs, médecins, psychologues, associations, départements.
Objectif : dresser un état des lieux complet et proposer des solutions structurelles pour réorganiser la pédopsychiatrie autour des besoins des enfants placés.

Ce travail devrait servir de base au futur plan interministériel Enfance et Santé mentale, attendu en 2026.

Comprendre la santé mentale des enfants confiés à l’ASE : un enjeu de société

Derrière les statistiques, il y a des enfants qui ont connu la violence, la négligence ou la séparation.
Ces traumatismes précoces laissent des traces durables : hypervigilance, peur du lien, trouble de l’attachement, ou encore phobie scolaire ou refus scolaire lié à l’anxiété.
Sans diagnostic ni suivi adapté, ces jeunes risquent la désocialisation et l’échec scolaire durable.

Pour Droit d’Enfance, la santé mentale des enfants ASE doit être considérée comme un droit fondamental, au même titre que l’accès à l’éducation ou à la sécurité.
Un enfant stabilisé, soigné et écouté a davantage de chances de se reconstruire et de reprendre confiance en lui.

Sophie Madoun