Une main arrachée à 15 ans, la perte de l’usage d’un œil à 16 ans, une mâchoire fracturée à 14 ans. Plusieurs adolescents ont été grièvement blessés lors des blocus des lycées. Quelles protections leur âge impose-t-il ? Qui répond d’un tir illégal ? Comment porter plainte et obtenir réparation ? Les faits établis et les démarches pour les familles.

 

Ils réclament des professeurs, des classes moins chargées et des bâtiments décents. Depuis septembre, les blocus des lycées se sont étendus en France. Certains rassemblements ont donné lieu à des dégradations et à des affrontements. Plusieurs adolescents ont été gravement blessés lors d’interventions des forces de l’ordre.

Pour les lycéens blessés et leurs parents, l’urgence se déroule désormais à l’hôpital. Aux opérations et aux soins s’ajoutent les questions : que s’est-il passé ? Comment leur enfant reprendra-t-il les cours ? Qui prendra en charge les conséquences de sa blessure ?

La justice doit établir les responsabilités dans chaque affaire. Les familles disposent, dès maintenant, de démarches pour documenter les blessures, déposer plainte et préparer une demande de réparation.

215 élèves blessés : ce que signifie ce bilan

Matignon a annoncé, le 5 octobre, 215 élèves blessés depuis le début de la mobilisation. Ce chiffre regroupe toutes les causes de blessures. Il ne correspond donc pas à 215 victimes de violences policières et ne précise pas que tous les élèves concernés sont mineurs.

Selon Matignon, la majorité de ces blessures découlerait d’accidents ou de l’intervention d’individus extérieurs. Cette présentation du gouvernement doit être distinguée des conclusions des enquêtes sur les blessures attribuées aux interventions policières. www.tf1info.fr

Le ministère de l’Intérieur a annoncé dix enquêtes confiées à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) depuis le début du mouvement. Au moins quatre concernent des blessures sur des mineurs à Lens, Tours, Saint-Ouen-l’Aumône et Argenteuil.

Main arrachée à Lens, œil atteint à Tours : les faits établis

À Lens, un adolescent de 15 ans a perdu une main

Le 5 octobre, un lycéen de 15 ans a été grièvement blessé après l’explosion d’une grenade près du lycée Auguste-Béhal. Hospitalisé à Lille, il a perdu une main.

Le procureur de Béthune a indiqué que les circonstances restaient à établir : l’adolescent avait-il ramassé l’engin ou celui-ci était-il arrivé sur lui ? Cette distinction fait partie des questions auxquelles l’enquête doit répondre.

À Tours, Maël a perdu l’usage de son œil droit

Maël, 16 ans, a été blessé le 30 septembre lors du blocus du lycée Balzac. Selon la procureure de Tours, les examens médico-légaux ont établi que ses lésions étaient compatibles avec un projectile de lanceur de balles de défense (LBD).

Sa famille a porté plainte pour « violences par personne dépositaire de l’autorité publique ». Elle précise qu’il n’avait aucun engagement militant ou politique et qu’il reste hospitalisé.

À Saint-Ouen-l’Aumône, Eden a été gravement blessé au visage

Eden, 14 ans, a été blessé le 28 septembre par un tir de lance-grenades devant son lycée. Son avocate décrit une double fracture de la mâchoire et des dents cassées ou arrachées.

Sa mère rapporte qu’il ne parle plus et doit s’alimenter à la paille. Le Défenseur des droits s’est saisi de cette affaire.

À Argenteuil, une blessure à l’œil dont les conséquences restent à préciser

Un adolescent de 16 ans a été blessé à l’œil le 1er octobre. La perte définitive de sa vision n’est pas confirmée dans les informations disponibles. Il faut donc distinguer la blessure constatée de ses éventuelles séquelles définitives.

Mineurs face à la police : la loi exige une vigilance accrue

Les policiers ont le droit d’intervenir face à des violences, y compris lorsque leurs auteurs sont mineurs. Leur intervention reste toutefois encadrée.

L’article R. 434-18 du Code de la sécurité intérieure (CSI) impose une force nécessaire et proportionnée. Il réserve l’usage des armes aux situations d’absolue nécessité, dans le cadre légal applicable.

Cela signifie que l’intervention doit répondre à un danger ou à une nécessité réelle. Le moyen employé doit ensuite correspondre à la menace et au but poursuivi. La présence devant un lycée ne justifie pas, à elle seule, un tir.

L’âge compte également. Dans sa décision-cadre du 9 juillet 2020, le Défenseur des droits demande aux forces de sécurité de tenir compte de l’intérêt supérieur de l’enfant dans le choix des modalités d’intervention. Il appelle à une vigilance accrue pour proportionner strictement la force et porter assistance aux blessés.

Concrètement, la présence de mineurs doit peser dans les décisions prises sur le terrain : leur protection fait partie des éléments à examiner avant et pendant l’intervention.

L’institution l’a rappelé dans une décision présentée en avril 2026 sur une manifestation de janvier 2023. Des policiers avaient utilisé des gaz lacrymogènes à bout portant contre des lycéens dont l’action était non violente et ne présentait aucune menace immédiate. Le Défenseur des droits a considéré cet usage de la force comme non nécessaire et disproportionné.

Même lorsqu’un adolescent est soupçonné d’avoir frappé un policier ou lancé un projectile, la légalité de la riposte doit être examinée. Les faits reprochés au jeune ne rendent pas automatiquement légal tout geste accompli contre lui.

Qui répond d’un tir illégal : le policier, l’État ou les deux ?

La responsabilité pénale du policier porte sur une éventuelle infraction commise par l’agent. L’enquête recherche l’auteur du tir, établit les circonstances et examine les justifications invoquées. Une enquête ouverte ne signifie pas qu’une culpabilité est établie.

Le Code pénal prévoit notamment une aggravation des violences ayant entraîné une mutilation ou une infirmité permanente lorsqu’elles sont commises par une personne dépositaire de l’autorité publique dans l’exercice de ses fonctions.

Certaines dispositions concernent aussi les victimes de moins de 15 ans. Dans le langage juridique, « mineur de quinze ans » signifie moins de 15 ans. Un adolescent de 15, 16 ou 17 ans reste mineur, sans appartenir à cette catégorie particulière.

La responsabilité de l’État concerne notamment la réparation des dommages liés à l’intervention de ses services. Elle ne se confond pas avec la condamnation pénale d’un agent. Les conditions dépendent des circonstances, de l’arme utilisée et de la situation de la victime.

En juillet 2018, la cour administrative d’appel de Nantes a retenu la responsabilité de l’État après un tir ayant grièvement blessé à l’œil un manifestant de 16 ans en 2007. Les juges ont notamment examiné la formation du tireur et les conditions d’utilisation du lanceur.

Ils ont aussi tenu compte du comportement de la victime : la responsabilité de l’État a été retenue à hauteur de 90 %. Les conséquences sur le parcours scolaire du jeune ont fait partie des préjudices indemnisés.

Ce précédent ne détermine pas l’issue des affaires actuelles. Il montre que l’examen porte sur l’ensemble de l’intervention et sur les conséquences concrètes de la blessure.

Enfant blessé : les premières démarches pour les parents

En cas d’urgence médicale, appelez le 15 ou le 112. Les soins passent avant les formalités.

Pour préparer la suite :

  • Conservez le certificat médical initial, les examens, les ordonnances et les comptes rendus des urgences ou d’hospitalisation.
  • Gardez les photographies datées des blessures et les vidéos originales.
  • Recueillez les coordonnées des témoins.
  • Notez le lieu, l’heure et le déroulement des faits.
  • Déposez plainte, y compris contre X si l’auteur du geste n’est pas identifié.

Dans vos notes, séparez ce que vous avez directement observé de ce que d’autres personnes vous ont raconté. Conservez les séquences complètes : un extrait isolé ne montre pas toujours ce qui précède un tir.

Gardez également une copie des pièces transmises et les références de chaque démarche. Elles faciliteront les échanges avec les enquêteurs, l’avocat et les associations d’aide aux victimes.

Porter plainte contre un policier sans connaître son nom

Pour porter plainte contre X, il n’est pas nécessaire d’avoir identifié l’auteur de la blessure. La plainte se dépose dans un commissariat, une brigade de gendarmerie ou par courrier au procureur de la République.

Les services de police et de gendarmerie doivent recevoir la plainte d’une victime, même si les faits se sont déroulés hors de leur secteur. Demandez le récépissé et une copie du procès-verbal.

Pour écrire au procureur, présentez les faits, leur date et leur lieu, les blessures, les témoins et les documents disponibles. Le modèle officiel de Service Public aide à structurer ce courrier.

Un mineur a le droit de porter plainte seul ou accompagné. Ses parents peuvent également le faire en son nom.

La constitution de partie civile permet de participer à la procédure pénale et de demander réparation. Pour un mineur, cette démarche passe par ses représentants légaux. Un signalement à l’IGPN ne remplace pas une plainte

L’IGPN reçoit les signalements sur les comportements des policiers. Elle mène également des enquêtes judiciaires lorsqu’elle en est chargée.

Son formulaire de signalement n’est pas un dépôt de plainte. Pour saisir la justice, la plainte reste une démarche distincte.

Le Défenseur des droits examine également les faits qui paraissent contraires aux règles de conduite des forces de sécurité. Sa saisine est gratuite. Cette autorité indépendante dispose de pouvoirs d’enquête et formule des recommandations, mais ne prononce pas de condamnation pénale.

Ces démarches répondent donc à des objectifs différents : signaler un comportement, faire examiner le respect des règles professionnelles et saisir la justice.

Certificat médical, UMJ, ITT : documenter toutes les conséquences

Les documents médicaux servent à décrire les blessures et leur évolution. Conservez-les dès les premiers soins et au fil des consultations.

Une unité médico-judiciaire (UMJ) réalise, sur demande judiciaire, des examens destinés à documenter les atteintes pour la justice.

Le médecin évalue notamment, selon la situation, l’incapacité totale de travail (ITT). Ce terme ne concerne pas seulement les salariés : il mesure les difficultés à accomplir les activités habituelles et s’applique aussi aux enfants.

Signalez également au médecin les difficultés psychologiques apparues après les faits. Elles font partie de l’état de santé à documenter, même lorsqu’elles ne sont pas visibles.

Le dossier doit suivre l’évolution de la blessure. Une hospitalisation, des soins prolongés et une séquelle définitive correspondent à des étapes différentes, dont les conséquences doivent être établies médicalement.

Indemnisation : la scolarité et la vie quotidienne comptent aussi

La réparation des préjudices ne se limite pas aux frais médicaux. Conservez les justificatifs des déplacements pour les soins, des dépenses engagées et de l’assistance nécessaire. Documentez aussi les absences scolaires, les activités abandonnées et les difficultés quotidiennes.

Dans l’affaire jugée à Nantes, les conséquences de la blessure sur le parcours scolaire et universitaire ont été indemnisées. Cela montre l’importance de conserver les éléments qui permettent d’établir ces répercussions.

Lorsque les dommages résultent de faits présentant le caractère d’une infraction, la Commission d’indemnisation des victimes d’infractions (CIVI) constitue une voie d’indemnisation sous conditions. Les sommes sont versées par le Fonds de garantie des victimes des actes de terrorisme et d’autres infractions (FGTI).

Une incapacité permanente figure parmi les atteintes graves concernées. Une provision, c’est-à-dire une avance sur l’indemnisation, se demande également sous conditions.

Des délais encadrent cette démarche. Service Public indique, en règle générale, trois ans à partir de l’infraction en l’absence de procès, ou un an après la décision pénale définitive lorsqu’un procès a eu lieu. Des exceptions existent : faites vérifier le délai applicable à la situation de votre enfant.

Un avocat examine les démarches adaptées au dossier, notamment la plainte, l’action contre l’État et la saisine de la CIVI. L’aide juridictionnelle prend en charge tout ou partie des frais pour les personnes remplissant les conditions.

Le 116 006 pour trouver un accompagnement

Le 116 006, numéro gratuit d’aide aux victimes, est ouvert tous les jours de 9 heures à 20 heures en France métropolitaine. Il oriente les familles vers une association ou un service spécialisé.

L’adolescent a besoin de soins. Ses parents ont besoin de réponses et d’un interlocuteur pour les démarches. Faire reconnaître les blessures exige un dossier précis ; les familles n’ont pas à le construire seules.

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Sophie Madoun