Alors que démarrent le 29 mars à la Trinité-sur-Mer les régates du Spi Ouest France Intermarché, le groupe Intermarché, leader français de la pêche industrielle en eaux profondes, profite de l’un des événements sportifs les plus attendus de l’année pour déployer un plan de communication d’envergure à propos de ses activités de pêche, sur le thème « Intermarché et la mer – 20 ans de passion ». L’occasion pour BLOOM de dresser le bilan écologique et économique des pratiques de pêche du groupe Intermarché et d’alerter le public sur l’opération de greenwashing dont il va être la cible.

pêche

Intermarché et la mer – 20 ans de destruction

20 ans que l’un des leaders français de la grande distribution s’est lancé dans la pêche, avec pertes et fracas,en acquérant plusieurs armements et navires industriels qui constituent aujourd’hui sa flotte, la Scapêche, « Société centrale des armements mousquetaires à la pêche », basée à Lorient.

Dès ses origines, Intermarché a fait le choix d’investir dans le chalut de fond, et notamment le chalut de fond déployé en eaux très profondes, jusqu’à 1800 mètres, là où la lumière ne pénètre plus et les organismes défient les extrêmes : les poissons ont très souvent plus de 100 ans et certains, comme l’empereur, peuvent même atteindre 160 ans. Les coraux, quant à eux, peuvent vivre jusqu’à 4200 ans, ce qui constitue le record de longévité animale sur terre.

En raison de l’extrême vulnérabilité de la faune et des écosystèmes, la pêche en eaux profondes affiche un bilan écologique désastreux, dénoncé avec insistance par la communauté scientifique. Plus de 70 publications scientifiques dans des revues internationales ont ainsi décrit l’impact disproportionné et inacceptable du chalutage profond sur les milieux marins les plus fragiles du monde. C’est pourquoi en juillet 2012, la Commission européenne a proposé d’interdire le chalutage profond en Europe. Une proposition qui est en cours de discussion au Parlement européen et que la flotte d’Intermarché combat bec et ongles avec le soutien des députés Isabelle Thomas (socialiste) et Alain Cadec (UMP) alors que les députés européens de la Commission Environnement ont récemment approuvé l’interdiction de cette méthode de pêche à une majorité écrasante (58 voix contre 1).

Un bilan écologique accablant

En raclant les grandes profondeurs des océans à l’aide d’immenses filets lestés, la flotte d’Intermarché a activement contribué à :

  • La destruction de récifs coralliens profonds vieux de 9000 ans.
  • Un énorme gâchis de biodiversité : pour trois espèces principales ciblées par les navires, 144 autres sont rejetées, mortes, par-dessus bord.
  • Un déclin vertigineux des requins de grande profondeur au point qu’il est devenu aujourd’hui interdit de les débarquer et que de nombreuses espèces sont menacées d’extinction.
  • En effet, la flotte d’Intermarché a capturé tant de requins profonds que le principal producteur français de squalane (substance tirée des foies de requins profonds et utilisée dans les produits cosmétiques), la société Sophim, a établi un comptoir de collecte permanent des foies de requins à Lorient.2

Un bilan économique désastreux, financé par les contribuables

L’analyse des comptes audités de la Scapêche (accessibles à tous sur le site du Tribunal de Commerce) révèle que :

  • Malgré des subventions publiques substantielles, l’activité de pêche d’Intermarché opère à perte de façon chronique et n’est absolument pas viable économiquement.
  • En dépit de près de 10 millions d’euros de subventions perçues entre 2002 et 2011 et de près de 20 millions d’euros injectés par le groupe Intermarché, la Scapêche a accumulé plus de 19 millions d’euros de pertes courantes.
  • Le résultat d’exploitation, qui reflète fidèlement la performance économique de l’activité de pêche, est chroniquement déficitaire.
  • La Scapêche n’existerait pas si elle n’était pas adossée financièrement au groupe Intermarché. Celui-ci éponge les pertes de la flotte en y trouvant son compte puisque le prix de revient de sa matière première se trouve réduit grâce aux subventions publiques. La marge est réalisée sur les consommateurs finaux auxquels le groupe de distribution a accès.
  • La réalité comptable de la flotte d’Intermarché révèle une vision cynique de « la pêche » qui n’est plus une activité autonome, ancestrale et humaine, mais une opération de captation des ressources marines sauvages par la grande distribution, sur le dos des contribuables.

 

La flotte d’Intermarché au cœur d’un scandale politique

  • La flotte d’Intermarché a simultanément touché des aides à la sortie de flotte pour cesser l’activité des navires ciblant les espèces profondes, et perçu plusieurs millions d’euros pour la construction de navires neufs destinés… à cibler ces mêmes espèces ! La Scapêche a ainsi augmenté la pression de pêche sur des espèces reconnues comme particulièrement sensibles par l’Europe tout en bénéficiant des dernières aides publiques à la construction avant leur interdiction en 2005.
  • Le groupe Intermarché a ainsi réussi à faire payer le renouvellement du segment le plus destructeur et controversé de sa flotte, ce qui l’a engagé sur des plans d’amortissement à vingt ans de ses navires.
  • Les citoyens européens n’en finissent pas de payer le scandale politique initial du financement de ces navires neufs, car c’est pour les amortir que la flotte d’Intermarché fait un lobbying féroce à Bruxelles contre le règlement visant à interdire le chalutage profond.

Un faux label

  • Etant donné que les poissons issus de pêches destructrices ne pourront jamais être certifiés par un label sérieux tel que le MSC, la flotte d’Intermarché a rémunéré le Bureau Veritas pour lui fabriquer un faux label sur mesure.3
  • Le logo créé par Intermarché, visuellement quasiment identique au label MSC, vante une « pêche responsable » (qui n’a rien à voir avec la pêche durable), ce qui permet de produire une confusion bénéfique avec le mot « durable » dans l’esprit des consommateurs non experts.
  • Le faux label d’Intermarché répond à un cahier des charges « privé » qui n’est pas consultable en ligne ni sur demande (BLOOM l’a réclamé à Bureau Veritas qui a répondu le 5 mars 2013 qu’il était confidentiel, bien que le logo, lui, soit public et apposé sur les produits de la mer d’Intermarché…)

Une publicité mensongère

  • En 2012, l’Association BLOOM a porté plainte contre Intermarché auprès de l’Autorité de Régulation Professionnelle de la Publicité et obtenu l’interdiction de leur publicité mensongère vantant des pratiques de « pêche responsable » à propos de poissons profonds issus d’une méthode de pêche décrite par les chercheurs comme « la plus destructrice de l’histoire ».

Non publication des comptes malgré obligation légale

  • Après plusieurs tentatives aimables, l’association BLOOM a dû assigner la flotte de pêche d’Intermarché en référé pour qu’en janvier 2013, elle publie enfin les comptes qu’elle dissimulait depuis 2009 malgré l’obligation légale de publication des comptes annuels.4
  • La flotte de pêche d’Intermarché avait affirmé publiquement qu’elle était rentable, viable et transparente, ce qui a été formellement démenti par sa réalité comptable et sa persistance à masquer celle-ci.
  • Malgré les preuves fournies par ses propres comptes audités par KPMG, la Scapêche continue à clamer des bénéfices qui n’existent pas (sauf si l’on se situe au niveau du groupe Intermarché bien entendu).

En somme, le bilan de la pêche profonde au chalut est aussi sombre d’un point de vue écologique qu’économique. Sans l’avouer publiquement, le groupe Intermarché semble avoir pris conscience de ce constat et entamé une stratégie de reconversion de ses pratiques de pêche vers des méthodes moins consommatrices de carburant (comme la pêche au casier par exemple) et sans aucun doute plus viables et rentables. Néanmoins, en raison du réinvestissement dans des unités de pêche profonde neuves, entrées en flotte en 2005, la flotte d’Intermarché déploie une énergie considérable à tenter de couler un règlement européen qui est pourtant le seul à être en mesure d’offrir une protection suffisante aux écosystèmes profonds contre les impacts négatifs des pêches.***

 

CHIFFRES-CLEF DE LA PECHE PROFONDE

  • 98,5% des captures d’espèces profondes sont réalisées par neuf navires, soit 0,1% de la flotte française.5
  • Aucun de ces navires ne réalise l’intégralité de ses captures en eaux profondes. Celles-ci représentent entre 25 et 40 % des captures de chaque navire.
  • La Scapêche (Intermarché) représente jusqu’à 85% du total des captures d’espèces profondes. Euronor 9%, Dhellemmes 4,5%.
  • Les emplois directs de l’activité pêche profonde en France sont compris entre 44 et 112 marins (équivalent temps plein), soit 0,2 à 0,5% des marins français.
  • De 2004 à 2011, la Scapêche (flotte Intermarché) a bénéficié de quatre types de subventions pour un montant total de 9,34 M € et d’une subvention au gasoil de 2,8 M €, remboursée en 2011.
  • En dépit de près de 10 millions d’euros de subventions perçues entre 2002 et 2011 et 20 millions d’euros injectés par le groupe Intermarché, la Scapêche a accumulé plus de 19 millions d’euros de pertes courantes.6