bisphenol A
L’EFSA (Autorité Européenne de Sécurité des Aliments) vient de décider de baisser la dose journalière autorisée au bisphénol A, un des plus terribles perturbateurs endocriniens. Cela est-il suffisant ? Qu’en pensent les scientifiques ? Réponses.

L’EFSA vient de publier son avis sur l’évaluation des risques liés au bisphénol A et abaisse la Dose Journalière Admissible (DJA) d’un facteur 10. Fixée maintenant à 5 µg/kg/j, elle reste très au-dessus des expositions de la population humaine, ce qui permet à l’EFSA d’affirmer qu’il n’y a pas de risque pour la population. Pour arriver à cette conclusion, l’EFSA continue de s’appuyer sur les 2 mêmes études que dans son précédent rapport.

Ces études datant de 2002 et 2008 ont été faites par la même auteure (Rochelle Tyl) travaillant dans un laboratoire dépendant de l’industrie chimique [1]. Ces études ont fait l’objet de critiques répétées publiées dans la presse scientifique mettant en évidence le caractère frauduleux de leur conception destinée à ne rien pouvoir mettre en évidence [2]. « De telles études violent les principes de base de conception des études » affirment les signataires qui représentent les scientifiques ayant publié sur le bisphénol A. La principale critique est que ces études n’ont testé que des fortes doses, ce qui ne permet pas de voir les effets survenant à faible dose qui sont la caractéristique des perturbateurs endocriniens. De fait, contre toute évidence, l’EFSA continue de nier le caractère de perturbateur endocrinien du BPA.
« 95 % des 900 études publiées sur la toxicité du bisphénol A montrent des résultats positifs. » rappelle André Cicolella, toxicologue et président du Réseau Environnement Santé. « Certes l’EFSA admet l’émergence de nouvelles preuves indiquant des effets du BPA sur la reproduction, le métabolisme, le système immunitaire et des effets neurocomportentaux et cardiovasculaires, mais par quelques tours de passe-passe, ces effets ne sont pas retenus comme pertinents ».

Exemples :
Des études clefs sont écartées pour des motifs futiles comme le fait d’avoir utilisé une seule dose.

• L’étude Moral, retenue par l’ANSES dans son rapport de 2013 pour proposer une DJA de 25 ng/kg/j sur la base de la mise en évidence de tumeurs mammaires chez les souris exposées pendant la gestation soit une dose 2000 fois plus faible que celle préconisée aujourd’hui par l’EFSA [3]. Cette étude jugée par ailleurs excellente est cependant écartée au motif que « les types de cages et de bouteille de boisson » n’ont pas été rapportés. On peut penser pourtant que les auteurs ont eu la présence d’esprit d’éviter des cages à base de bisphénol A.

L’étude Salian mettant en évidence des effets sur la reproduction (baisse de la fertilité et baisse de la qualité du sperme) sur la descendance de rattes exposées au BPA à des doses de 1,2 et 2,4 µg/j soit des doses proches des expositions humaines (jusqu’aux arrière-petits-enfants) est écartée au motif que le nombre d’animaux par groupe était petit, comme si l’étude ne consistait pas principalement à rechercher une différence statistiquement significative une comparaison entre groupe exposé et témoin, ce qui a été démontré, même pour une petit nombre d’animaux [4].

Des études sont ignorées comme celle effectuée par l’INRA Toulouse mettant en évidence pour la 1ère fois un effet sur les cellules intestinales [5].

91 études chez l’humain ont été publiées [6]. Les effets observés recoupent ceux observés chez l’animal, (troubles du comportement, maladies métaboliques, troubles de la reproduction…). Aucune ne trouve cependant grâce auprès de l’EFSA. Là aussi le plus souvent sous des faux prétextes comme l’absence de distinction entre BPA libre et BPA conjugués dans l’évaluation de l’exposition des personnes. L’important dans ces études est pourtant bien la mise en évidence d’un lien statistiquement significatif. De plus, il a été clairement démontré que c’est bien l‘évaluation du BPA total qui doit être faite, car le BPA subit des conjugaisons et des déconjugaisons dans l’organisme.

Le RES continuera d’analyser plus en détails l’avis publié aujourd’hui et contribuera à la consultation publique ouverte par l’EFSA.
« Tandis que l’ANSES s’est positionné sur un objectif de protection renforcée de la santé des personnes vulnérables et travaille au dépôt d’un dossier de restriction sur le papier thermique traité au BPA (comme les tickets de caisse), l’EFSA ne remplit pas le rôle qu’on est en droit d’attendre d’une agence en charge de protéger la santé publique » dénonce André Cicolella. « L’EFSA fait partie des acteurs freinant l’adoption du changement de paradigme toxicologique imposé par les perturbateurs endocriniens. La culture même de l’agence, son incapacité à régler adéquatement les questions de conflits d’intérêts, ses faillites méthodologiques et son acharnement à minimiser la philosophie de précaution qui sous-tend la réglementation européenne depuis les années1990 disqualifient de plus en plus l’EFSA, comme cela a été le cas aussi dans le dossier de l’aspartame ».

L’avis de l’EFSA intervient dans un contexte politique trouble marqué par le recul de la Commission européenne sur ses objectifs de réglementation des perturbateurs endocriniens (PE) sous la pression croissante des lobbys économiques.
Au travers des règlements « pesticides » et « biocides », la loi obligeait la Commission à établir des critères réglementaires de définition des PE à l’échéance de décembre 2013, pour rendre ces textes opérationnels. « La Commission a renvoyé cette échéance à la réalisation d’une étude d’impacts économiques, faisant ainsi fi tout à la fois de la décision démocratique, de la science et des enjeux sanitaires et environnementaux » commente Yannick Vicaire, chargé de la réglementation chimique au RES, « la révision de la stratégie communautaire, vieille de 1999, était également attendue pour fin 2013 et tout indique qu’elle ne verra pas le jour avant les élections européennes … si le Traité transatlantique lui prête vie car les industriels européens et américains semblent vouloir en faire un casus belli des négociations en cours ».

Le Réseau Environnement Santé encourage la France à reprendre le leadership à travers la Stratégie Nationale sur les perturbateurs endocriniens (SNPE) qui doit s’affirmer comme un acte moteur pour répondre aux enjeux de santé actuels, principalement la croissance des maladies chroniques.

Sources
[1]. Tyl RW, Myers CB, Marr MC, Sloan CS, Castillo NP, Veselica MM, Seely JC, Dimond SS, Van Miller JP, Shiotsuka RN, Beyer D, Hentges SG, Waechter JM Jr. Two-generation reproductive toxicity study of dietary bisphenol A in CD-1 (Swiss) mice. Toxicol Sci. 2008 Aug;104(2):362-84.

Tyl RW, Myers CB, Marr MC, Thomas BF, Keimowitz AR, Brine DR, Veselica MM, Fail PA, Chang TY, Seely JC, Joiner RL, Butala JH, Dimond SS, Cagen SZ, Shiotsuka RN, Stropp GD, Waechter JM. Three-generation reproductive toxicity study of dietary bisphenol A in CD Sprague-Dawley rats. Toxicol Sci. 2002 Jul;68(1):121-46.
[2]. vom Saal FS, Akingbemi BT, Belcher SM, Crain DA, Crews D, Guidice LC, Hunt PA, Leranth C, Myers JP, Nadal A, Olea N, Padmanabhan V, Rosenfeld CS, Schneyer A, Schoenfelder G, Sonnenschein C, Soto AM, Stahlhut RW, Swan SH, Vandenberg LN, Wang HS, Watson CS, Welshons WV, Zoeller RT. Flawed experimental design reveals the need for guidelines requiring appropriate positive controls in endocrine disruption research.Toxicol Sci. 2010 Jun;115(2):612-3;
[3]. Moral R, Wang R, Russo IH, Lamartiniere CA, Pereira J, Russo J. Effect of prenatal exposure to the endocrine disruptor bisphenol A on mammary gland morphology and gene expression signature. J Endocrinol. 2008 Jan;196(1):101-12.
[4]. Salian S, Doshi T, Vanage G. Perinatal exposure of rats to Bisphenol A affects fertility of male offspring–an overview. Reprod Toxicol. 2011 Apr;31(3):359-62
[5]. Braniste V, Jouault A, Gaultier E, Polizzi A, Buisson-Brenac C, Leveque M, Martin PG, Theodorou V, Fioramonti J, Houdeau E. Impact of oral bisphenol A at reference doses on intestinal barrier function and sex differences after perinatal exposure in rats. Proc Natl Acad Sci U S A. 2010 Jan 5;107(1):448-53.
[6]. Rochester JR Bisphenol A and human health: a review of the literature. Reprod Toxicol. 2013 Dec